mardi 18 novembre 2014

Faire des listes est-il toujours raisonnable ?


1) Au commencement était une liste… 

Peut-on dire qu'une grande partie de la civilisation « occidentale » est fondée par la liste première, les 10 commandements de Moïse ? On compte plusieurs versions légèrement différentes des fameuses dix « paroles » bibliques appelées couramment « dix commandements ». Spécificité du judaïsme, ces paroles relèvent aussi d’un écrit, nommément des Ecritures. Il en va de même des listes en général : elles n’ont d’utilité que d’être écrites, notées, consignées (les premiers écrits furent probablement des listes… de marchandises) après quoi elles peuvent bien être mémorisées et récitées « par cœur » (comme le catéchisme à l’ancienne). Pourtant il y a une grande différence entre réciter et lister. Prières, paroles incantatoires, et peut-être poésies (en tant que suites de vers) se prêtent initialement à la récitation orale, tandis que des listes de choses, de tâches ou de règles réclament le concours de l’écrit. Avec les listes écrites, il s’agit précisément de pallier les insuffisances de la mémoire naturelle. Paradoxe, l’avantage mnémotechnique des listes et leur efficacité au plan oral apparaît bien comme un privilège et une conséquence de l’écrit.


Pour revenir à la religion, ce qui s’énonce comme Loi depuis les Hébreux passe par l’écrit, et ceci est capital. Mais les sources de ce texte sont sujettes à caution et, comme on l'a dit, son contenu est variable. Or dans toutes les versions connues – c’est le plus remarquable  cette liste des 10 commandements commence par affirmer l’existence de Dieu et son unicité. Tout le reste en découle. Ce n’est pas l’effet de liste qui compte, c’est son point de départ. Par suite, tout ce qui compose le fait religieux avec ses motifs symboliques, ses codes rituels ou ses règles, se formule et se transmet volontiers sous forme de listes. Mais à oublier le fondement – Dieu comme Être Unique, et surtout « au-delà », comme Autre – l’usage des listes parait de plus en plus arbitraire et vire facilement au fanatisme, à la manie, à l’intolérance.

Ces dix commandements sont peut-être fondateurs d’une civilisation, mais non de la culture en général, bien entendu. Remarquons qu’une règle tout à fait fondatrice fait défaut dans l’énoncé des 10 commandements ; non qu’elle y soit absente, plutôt elle s’y niche et s’y dissimule comme l’implicite et la possibilité même de toutes les autres. Ce texte – cette liste – tient pour acquis l’Interdit de l’inceste, qui est la condition de tout échange socialement viable, y compris et surtout l’échange symbolique, donc de toute parole, de tout énoncé juridique ou religieux. Faut-il en déduire que toute liste partant d’un premier (Un) jusqu’à un dernier terme ne tire sa consistance que d’un élément (Zéro, ensemble vide) lui-même absent de la structure ou de la liste ?

2) Liste et suite, ordre et rigueur – De la méthode à l’éthique cartésiennes

Procéder par ordre et avec mesure, tel était la consigne de Descartes dont le nom désigne une doctrine souvent incomprise, notamment par ceux qui brandissent les vertus libératoires de la fantaisie et de l’imagination face à une supposée « sécheresse » de la raison. Ce qui importe pour un philosophe comme Descartes, ce n’est pas l’ordre en lui-même, mais bien de procéder par ordre, ce qui définit la rigueur. Or qu’il s’agisse du calcul mathématique ou de la réflexion philosophique, la rigueur impose de commencer par le commencement, puis d’avancer par déductions et enchaînements, en évitant surtout la précipitation. Partant, une liste en général n’a de valeur que si elle forme une suite. Or une suite de raisons ne vaut que si elle est ordonnée précisément à un commencement, lequel définit une « première » priorité puis d’autres en cascade, du seul fait de la déduction. Donc ce n’est pas l’effet-liste qui importe en tant que tel, mais bien son point de départ, qui pour Descartes n’est jamais un principe abstrait hétéronome mais au contraire une évidence de la pensée vécue, ce que l’on peut appeler un fondement. Tel est le cas du fameux « cogito », première de toutes les vérités du fait de son évidence indubitable, à partir de laquelle sont déduites toutes les vérités secondaires : l’existence de Dieu et du monde, la nature spirituelle de l’âme, etc. Dans son ouvrage Les principes de la philosophie, Descartes énumère justement une suite de principes mais également une liste de sciences utiles et légitimes. L’« arbre du savoir » qui en est l'illustration ne ressemble pas aux anciens systèmes, ces nomenclatures rigides colportées depuis l’antiquité, figées dans une pseudo cohérence. Les anciennes métaphysiques, pour schématiser, se contentaient de partir d’un « haut » pour aller vers un « bas », à la manière religieuse, et consistaient en une somme immuable de principes non démontrés. Ancienne définition de la hiérarchie. A l’inverses les branches de l’arbre de Descartes, non seulement tirent leur sève des racines de la métaphysique (le cogito) et de cette science-tronc qu’est selon lui la physique, mais elles sont tournées vers un but éminemment pratique : favoriser le bonheur individuel et collectif grâce aux progrès de la médecine et des sciences, ainsi que la constitution d'une morale à dimension d’homme.

Prétendre vivre (socialement, hygiéniquement, moralement, etc.) sans hiérarchiser paraît certes illusoire, aussi contre-indiqué que de vouloir apprendre – notamment – sans hiérarchiser. Apprendre à lire et à écrire, à compter ou à jouer d’un instrument, éduquer le goût, susciter la créativité, etc. : laquelle de ces activités serait possible sans hiérarchiser, c’est-à-dire, pour parler encore comme Descartes, sans procéder par ordre ? A condition encore une fois de considérer tout ordre comme une suite ordonnée devant produire des effets, et non comme une chose en soi immuable ou imposée, quelque chose à « respecter ». L’ordre n’a pas à être respecté pour lui-même, il doit être constitué et maintenu, ce qui n’est possible qu’avec un minimum (ou un maximum ?) de flexibilité. Inversement une vie totalement an-archique, sans principe et sans règle, ne pourrait être qu’une utopie, au mieux un idéal d’insouciance et de liberté jamais atteint.

3) Psychopathologie des listes

Aujourd’hui les méthodes de management et de coaching de tous poils, en application de la psychologie comportementaliste virant à l'idéologie dominante, semblent considérer que les listes en général sont une bonne manière de structurer sa vie, de garder le contrôle. Sans doute s’il s’agit de listes de priorités, mais aucun ordre ne saurait demeurer figé et immobile. La seule utilité de lister des principes et des règles de conduite, comme de noter les rendez-vous sur son agenda ou de consigner la liste des courses, c’est effectivement d’y voir clair dans les priorités. D’un strict point de vue pratique, parer au plus pressé, aller au plus urgent, définir des priorités, cela ne semble pas être un comportement absurde, bien au contraire. Une éthique responsable et réaliste devrait s’y résoudre plutôt que d’appliquer des principes pré-définis.

De là à établir des listes systématiquement, en toutes occasions, il y a une marge ! Cela peut paraître utile pour les « têtes de linotte », mais c’est surtout un bon moyen de fuir (et... de trahir en même temps) notre sentiment de culpabilité et donc d’une certaine façon notre responsabilité, lorsque justement l’on a perdu le sens des priorités, quand le devoir-faire n’apparaît plus clairement dans le tourbillon des af-faires courantes et submergeantes. Alors on se laisse étourdir par des « listes de choses à faire » par « peur » d’oublier, mais c’est surtout pour fuir le vertige et l’angoisse insupportables de cela même qui définit l’existence, à savoir une impitoyable et imprévisible succession, non pas de choses mais de choix et de projets à mettre en œuvre. D’ailleurs, le bénéfice que l’on peut tirer des listes pour lutter contre la procrastination reste très superficiel. L’accumulation des listes dispense au fond de réfléchir et de choisir en fonction des situations réelles, telles qu’elles se présentent. On ne conteste pas l’utilité de préparer sa liste de courses, pour éviter d’« oublier » les céréales au chocolat ou de perdre du temps en tournant en rond dans le magasin. Mais l’absurde consiste à s’en tenir à la liste alors que le simple fait d’arpenter le magasin en étant attentif aux rayons et pas seulement à la liste permettra d’améliorer celle-ci et de la compléter. Pour l’obsessionnel des listes, la seule consigne est d’effacer au plus vite le contenu de la liste, pour se sentir « débarrassé » et soulagé. Méthode nihiliste de purification par le vide… Ce qui tourne à l’obsession ne saurait produire du sens.

D’ailleurs les listes tirent leur effet involontairement comique et même absurde de leur côté figé et mécanique (au lieu de vivant). Une liste sans queue ni tête n’a plus aucun sens. Il y a d’ailleurs maintes manières plus ou moins poétiques (le dadaïsme et le surréalisme y ont excellé, de même que la littérature « à contraintes ») de s’amuser de l’absurdité des listes. Sans parler du casse-tête logique de « la liste de toutes les listes »… !

Répétons-le, en tant que telle, une liste n’a pas de sens. Le dictionnaire est une liste de mots qui en tant que telle (sur le simple critère alphabétique) n’a pas de sens, même si elle reste en l’occurrence fort utile. A condition toutefois qu’elle soit toujours à portée de mains. Personne ne peut apprendre par cœur un dictionnaire et encore moins en tirer des règles de vie.