vendredi 1 février 2013

L’historien ne peut-il examiner le passé qu’en fonction de son présent ? (corrigé)


INTRODUCTION

- amorce : Habituellement l'on fait remarquer qu’il est indispensable de connaître le passé pour comprendre le présent, pour fournir des explications en profondeur et non superficielles – mais inversement (c’est le sujet qu’il faut traiter ici) : comment comprendre la passé sans tenir compte du présent qui nous fournit un point de vue particulier, qu’on le veuille ou non ? > L’historien ne peut-il examiner le passé qu’en fonction de son présent ?
- analyse du sujet : L’historien n’est pas seulement quelqu’un qui se contente de raconter le passé (certains romans le font aussi) : il est un adepte et un praticien de la science historique. L’histoire, comme discipline, est la connaissance du passé et du devenir des hommes, dans leurs dimensions sociales, politiques, militaires, mais aussi culturelles. Cette science est particulière en ceci qu’elle est force d’étudier un objet disparu, inobservable dans le présent. Mais l’historien, lui, est bien un homme du présent. Un présent fait d’appartenances multiples : politiques, nationales, culturelles.
- problématique : Cette part de subjectivité (ce point de vue toujours particulier qui est celui d’un homme habitant une société et un époque particulières) entre-elle en contradiction avec ce qu’est censée être une science ? Soit une discipline objective? Mais qu’est-ce que l’objectivité dans le cadre d’un science comme l’histoire ? Est-elle aussi stricte que l’objectivité des sciences de la nature, ou bien est-elle spécifique aux sciences “humaines”? Autrement dit, le présent de l’historien peut-il influencer, voire déformer, sa recherche et sa connaissance du passé ? Faut-il lutter contre ce risque ou faut-il l’accepter comme faisant partie du travail même de l’historien ?

PLAN DETAILLE

I) Examinons ce qu’est le propre de la science historique, ses conditions et ses moyens.

- Autrefois il n’existait pas de science historique (bien que le grec Hérodote ait inventé l’Histoire proprement dite) mais plutôt des récits légendaires. Il fallait à tout prix justifier le présent au moyen du passé (exemple : la légende de la louve, de Romulus et Remus pour expliquer et légitimer l’existence de Rome). Mais le mythe et la légende ne se soucient pas de vérité ni d’exactitude, seulement du Sens que les événements passé peuvent donner au présent. Or déjà au niveau du récit mythique, on peut penser que c’est en fonction d’une nécessité présente (le besoin de légitimer une prise de pouvoir par exemple).
- La science historique qui s’est constituée au fil des siècles vise au contraire l’objectivité, comme toute science. Toute science se donne un objet précis (c’est d’abord en cela qu’elle est “objective”). Les objets de la science historique, ce sont les “faits”, à établir dans leur exactitude et leur vérité. “Les faits sont faits” écrivait le célèbre épistémologue Bachelard, c’est-à-dire qu’ils ne se révèlent jamais immédiatement. Ils sont le résultat d’une enquête longue et minutieuse effectuée à partir de phénomènes observés qui ne sont pas encore eux-mêmes des faits. Par exemple des vestiges, parfois énigmatiques, qu’il faut analyser et interpréter….
- Pour mener à bien cette tâche l’historien utilise des méthodes scientifiques, par exemple pour dater les faits (carbone 14). Ces diverses techniques appartiennent indéniablement au présent, et leur degré de fiabilité dépend de leur état présent. Mais globalement, ce caractère scientifique de la recherche historique nous permet d’avancer que le présent de l’historien influence peu sa connaissance du passé : car si ces techniques sont fiables, elles sont censées produire des résultats véridiques qui eux ne dépendent pas du “temps”. Ou alors que serait la vérité scientifique? Qu’est-ce qui la distinguerait de la simple opinion? Que vaudrait la science historique? Qu’est-ce qui la distinguerait de la simple légende?
Donc en tant que science, l’histoire n’adopte pas un “point de vue” appartenant au présent. Mais n’oublions pas que l’historien est un être humain

2) L’historien n’est jamais à l’abri des préjugés de son époque

- D’une façon générale le présent n’est jamais que le produit du passé. Mais ce processus n’est pas conscient chez les hommes, même chez les plus savants, car il faudrait connaître tout le processus pour prétendre lui échapper, pour que son esprit soit indépendant de toute influence. Ce qui est impossible.
- Le préjugé le plus courant est l’ethnocentrisme. Il consiste à jauger et parfois à juger les autres civilisations en fonction de ses propres valeurs philosophiques, morales, religieuses. C’est ainsi que les chinois ont longtemps été vus comme des êtres “cruels” plutôt que civilisés. C’est ainsi que le moyen-âge (toute une époque) a longtemps été considéré comme une époque barbare, un âge de ténèbres : vision faussée par une certaine lecture “moderniste” et “progressiste” qui aujourd’hui est elle-même relativisée.
- L’historien possède ses propres opinions et sa propre configuration intellectuelle, voire psychologique, qui peut être particulièrement déformante. Il peut aussi être ponctuellement préoccupé par telle ou telle problématique, au point que cela déforme sa vision de l’histoire. C’est son “présent personnel” en quelque sorte.

3) En réalité l’historien est à la fois un citoyen engagé (impliqué) dans son époque et un chercheur rigoureux et indépendant

- C’est vrai que l’historien est un personnage du présent, son travail est également une oeuvre du présent. Il faut bien comprendre que le passé lui-même n’est jamais qu’une modalité du présent. (Cf la théorie du temps de Saint Augustin). Qu’est-ce que le passé ? rien d’autre que le présent de vestiges matériels, des récits du passé, des témoignages,  des archives écrites…
- L’historien n’est pas un être abstrait, son rôle bien présent est d’utilité publique. D’une part il enseigne le passé à ses contemporains. Il a un rôle éducatif. D’autre part il participe aux débats publics en conseillant les responsables politiques, par exemple. Sa fonction globale est bien celle d’un homme du présent.
- Il existe un mélange subtil d’objectivité scientifique et de subjectivité au sens noble, au sens philosophique dans le travail de l’historien. C’est la thèse de Paul Ricoeur. Car le but de cette science n’est pas seulement d’expliquer mais de comprendre l’histoire des hommes, donc nous ne pouvons nous abstraire, ni comme historiens, ni comme simple citoyen. Chaque citoyen est un historien à sa mesure.

CONCLUSION

- Récapituler -

- Thèse. On peut bien affirmer que l’historien examine le passé en fonction de son présent, mais ce n’est pas seulement par facilité ou par impuissance, c’est pour mieux éclairer ce présent en fonction du passé, mais aussi pour mieux comprendre le passé en fonctions des connaissances présentes.