lundi 28 décembre 2009

Y a t-il un Sujet de l'Inconscient ? (cours)



0.0.0. - Introduction

0.0.1. – De l'adjectif au substantif

On sait ce que signifie "être inconscient" ou "être un inconscient" : dans le premier cas, mentalement, c'est le fait de demeurer sans connaissance (évanoui), dans le second cas, moralement, cela désigne quelqu'un d'irresponsable. Plus simplement, on est inconscient de quelque chose lorsqu'on ne maîtrise pas tout ce que se passe en soi ou autour de soi… Or, en passant de la forme adjective (qui prévaut dans ces exemples) à la forme substantive, le terme a acquis non seulement le statut de notion philosophique mais encore celui de concept psychologique, notamment avec Freud. Il cesse alors de signifier quelque chose de négatif, le "contraire de la conscience", pour désigner une fonction positive et déterminante du psychisme.

jeudi 19 novembre 2009

Introduction à la problématique du Sujet (cours)

Niveau : terminale


1) Les différents sens du mot "sujet"

  • Sens logique grammatical : Sujet-verbe-complément…
Grammaticalement, le Sujet désigne d'abord celui qui agit, l'auteur de l'action (elle-même désignée par le verbe) : l'agent. Ex. dans la phrase "Le petit garçon mange une tartine", on distingue "Le petit garçon" = groupe nominal sujet et "Mange une tartine" = groupe verbal, lui-même composé du verbe "mange" et du groupe nominal complément d'objet direct "une tartine".
Mais il existe aussi des verbes d'"état" (et non d'action), à commencer par le verbe être, devant lesquels le sujet ne peut être dit "agissant" mais plutôt "agi", ou bien "qualifié" (le complément d'objet se dit alors "attribut") : "Paul est puni", ou encore "Paul est un vilain garçon". Le statut du sujet, dans ce cas, est plutôt "objet", car si l'on passe à la forme active, cela donne : "On a puni Paul" et "La vilénie caractérise Paul" (dans les deux cas Paul est placé en C.O.D.).
De toute façon, même placé devant un verbe d'action, le sujet ne désigne pas l'action (c'est le rôle du verbe) mais l'agent, c'est-à-dire celui à qui on attribue l'action, celui que l'on qualifie en l’occurrence comme agissant. Mais le fait d’être sujet agent n’est finalement qu’un cas particulier. Du point de vue logique, le sens le plus général du sujet est d’être le thème, la « chose » dont on parle et à laquelle on attribue des qualités (ou « prédicats »), comme celle d’être agissant...

jeudi 1 octobre 2009

L'éternel féminin (TD, la Culture)



Texte de Simone de Beauvoir extrait du Deuxième sexe (1949)


" Les coutumes, les modes, se sont souvent appliquées à couper le corps féminin de sa transcendance : la Chinoise aux pieds bandés peut à peine marcher, les griffes vernies de la star d'Hollywood la privent de ses mains, les hauts talons, les corsets, les paniers, les vertugadins, les crinolines étaient destinés moins à accentuer la cambrure du corps féminin qu'à en augmenter l'impotence. Alourdi de graisse, ou au contraire si diaphane que tout effort lui est interdit, paralysé par des vêtements incommodes et par les rites de la bienséance, c'est alors qu'il apparaît à l'homme comme sa chose. Le maquillage, les bijoux, servent aussi à cette pétrification du corps et du visage. La fonction de la parure est très complexe ; elle a chez certains primitifs un caractère sacré ; mais son rôle le plus habituel est d'achever la métamorphose de la femme en idole. Idole équivoque : l'homme la veut charnelle, sa beauté participera à celle des fleurs et des fruits ; mais elle doit aussi être lisse, dure, éternelle comme un caillou. Le rôle de la parure est à la fois de la faire participer plus intimement à la nature et de l'en arracher, c'est de prêter à la vie palpitante la nécessité figée de l'artifice. La femme se fait plante, panthère, diamant, nacre, en mêlant à son corps des fleurs, des fourrures, des pierreries, des coquillages, des plumes ; elle se parfume afin d'exhaler un arôme comme la rose et le lis : mais plumes, soie, perles et parfums servent aussi à dérober la crudité animale de sa chair, de son odeur. Elle peint sa bouche, ses joues pour leur donner la solidité immobile d'un masque ; son regard, elle l'emprisonne dans l'épaisseur du khôl et du mascara, il n'est plus que l'ornement chatoyant de ses yeux ; nattés, bouclés, sculptés, ses cheveux perdent leur inquiétant mystère végétal. Dans la femme parée, la Nature est présente, mais captive, modelée par une volonté humaine selon le désir de l'homme. Une femme est d'autant plus désirable que la nature y est davantage épanouie et plus rigoureusement asservie : c'est la femme «sophistiquée» qui a toujours été l'objet érotique idéal. (...)
Cependant c'est là le premier mensonge, la première trahison de la femme: c'est celle de la vie même qui, fût-elle revêtue des formes les plus attrayantes, est toujours habitée par les ferments de la vieillesse et de la mort. L'usage même que l'homme fait d'elle détruit ses vertus les plus précieuses : alourdie par les maternités, elle perd son attrait érotique ; même stérile, il suffit du passage des ans pour altérer ses charmes. Infirme, laide, vieille, la femme fait horreur. On dit qu'elle est flétrie, fanée, comme on le dirait d'une plante. Certes, chez l'homme aussi la décrépitude effraie ; mais l'homme normal n'expérimente pas les autres hommes comme chair ; il n'a avec ces corps autonomes et étrangers qu'une solidarité abstraite. C'est sur le corps de la femme, ce corps qui lui est destiné, que l'homme éprouve sensiblement la déchéance de la chair. "


Questions

1) "On ne naît pas femme, on le devient" a écrit Simone de Beauvoir. Comment comprenez vous cette phrase ? Comment reprend-elle l'opposition nature/culture ?

2) Expliquez : "Le rôle de la parure est à la fois de la faire participer plus intimement à la nature et de l'en arracher".

3) Pourquoi l'"éternel féminin" est-il un fantasme d'hommes ? Et pourquoi cet "éternel" rime t-il dans ce cas avec "naturel" ?

4) Que vous inspire ces portraits de deux "icones" célèbres du cinéma : Marilyn Monroe et Monica Bellucci, à la lumière du texte ? Comparez...


jeudi 10 septembre 2009

La Culture : textes classés



BARBARIE

MONTAIGNE

Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. Comme de vrai, il semble que nous n'avons d'autre mire de la vérité et de la raison que l'exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l'ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. [...]
Ils ont leurs guerres contre les nations qui sont au-delà de leurs montagnes, plus avant en la terre ferme, auxquelles ils vont tout nus, n'ayant d'autres armes que des arcs ou des épées de bois, apointées par un bout, à la mode des langues de nos épieux. C'est chose émerveillable que la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang; car, de déroutes et d'effroi, ils ne savent ce que c'est. Chacun rapporte pour son trophée la tête de l'ennemi qu'il a tué, et l'attache à l'entrée de son logis. Aprés avoir longtemps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commodités dont ils se peuvent aviser, celui qui en est le maître, fait une grande assemblée de ses connaissants; il attache une corde à l'un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient éloigné de quelques pas, de peur d'en être offensé, et donne au plus cher de ses amis l'autre bras à tenir de même; et eux deux, en présence de toute l'assemblée, l'assomment à coups d'épée. Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient des lopins à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n'est pas, comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes; c'est pour représenter une extrême vengeance. [...] Je ne suis pas marri que nous remarquons l'horreur barbaresque qu'il y a en une telle action, mais oui [je le suis] bien de quoi, jugeant à point de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu'il est trépassé.

Essais (1580-1595), livre Ier, chapitre XXXI

mardi 11 août 2009

Oeuvres et textes de philosophes français (C-D)

Cabanis, Pierre-Jean-Georges

Oeuvres (books.google)


Calvin, Jean


Canguilhem, Georges


Camus, Albert

L'homme révolté (Fraternité libertaire)


Castoriadis, Cornélius

La contradiction fondamentale du capitalisme (Fraternité libertaire)
Autogestion et hiérarchie (Fraternité libertaire)


Cavaillé, Jean-Pierre

mercredi 1 juillet 2009

Platon : La République (Livre VII intégral, comprenant l'"allégorie de la caverne")

Traduction de Victor Cousin



Maintenant, repris-je, représente-toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête; la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
Je vois cela, dit-il.

vendredi 12 juin 2009

Oeuvres et textes de philosophes français (A-B)


Avertissement : certains liens risquent d'être périmés. On s'en excuse par avance et on y travaille...



Abbadie, Jacques (1654-1727)

Traité de la vérité de la religion chrétienne (vol 1) (Gallica)
Traité de la vérité de la religion chrétienne (vol 2) (Gallica)


Abelard, Pierre (1079-1142)

Theologia qui Summi Boni dicitur (Site académique de Nice)
Abaelardi ad amicum suum consolataria epistola (www.georgetown.edu)

jeudi 4 juin 2009

Oeuvres classiques de philosophie


Avertissements
- Les oeuvres des auteurs français seront répertoriées sur une autre page du blog.
- Les oeuvres ci-dessous sont présentées en traduction française (sauf mention du contraire)





Héraclite
Fragments (site de l'académie de Nice)

Parménide
Poème (site de l'académie de Nice)

Platon
Apologie de Socrate (site de l'académie de Nice)
Criton (site de l'académie de Nice)
Euthyphron (site de l'académie de Nice)
Hippias Majeur (site de l'académie de Nice)
Ion (site de l'académie de Nice)
Lysis (Wikipédia)
Les lois I & II (Wikipédia)
Phèdre (site de l'académie de Nice)
Le politique (Classiques des sciences sociales)
Le Banquet (Wikipédia)
La République (Wikipédia)
Phédon (Remacle)
Charmide (Remacle)
Théétète (Remacle)
Philèbe (Remacle)

samedi 23 mai 2009

La matière et l'esprit : deux réalités opposées ou deux aspects d'une même réalité ?

Niveau : terminales



Introduction


1) Distinction des concepts

Apparemment ces deux notions s'opposent, comme le haut et le bas, le chaud et le froid !
- La matière : tout ce qui existe « concrètement » et "visiblement" hors de notre esprit, c’est-à-dire ce est perçu par nos sens. Retenons ces deux premières caractéristiques : le concret (opposé à abstrait) et le sensible (opposé à intellectuel). Il faut lui en ajouter un autre, plus subtil : la matière est le substrat, la substance qui est susceptible de recevoir une forme.
- L’esprit. L'étymologie latine fournit le premier sens : 1) spiritus, « le souffle », « le vent », donc le souffle divin, les « Esprits » (êtres surnaturels) ou l'Esprit-Saint – 2) l’ensemble des facultés intellectuelles et psychiques de l’homme, voire son caractère (d'où des expressions comme « avoir l’esprit d’à-propos », « faire de l’esprit », « avoir l’esprit large ou étroit »)

mardi 28 avril 2009

Bergson : liberté, égalité, fraternité

Niveau : terminales technologiques


« Elle (la démocratie) proclame la liberté, réclame l'égalité et réconcilie ces deux sœurs ennemies en leur rappelant qu'elles sont sœurs, en mettant au-dessus de tout la fraternité. Qu'on prenne de ce biais la devise républicaine, on trouvera que le troisième terme lève la contradiction si souvent signalée entre les deux autres, et que la fraternité est l'essentiel : ce qui permettrait de dire que la démocratie est d'essence évangélique, et qu'elle a pour moteur l'amour. ( ... ) Les objections tirées du vague de la formule démocratique viennent de ce qu'on en a méconnu le caractère originellement religieux. Comment demander une définition précise de la liberté et de l'égalité, alors que l'avenir doit rester ouvert à tous les progrès, notamment à la création de conditions nouvelles où deviendront possibles des formes de liberté et d'égalité aujourd'hui irréalisables, peut-être inconcevables ? On ne peut que tracer des cadres, ils se rempliront de mieux en mieux si la fraternité y pourvoit. » - Henri Bergson

La liberté d'expression peut-elle être sans limites ?

Plan de dissertation


La liberté d'expression est une liberté fondamentale. Comme toute liberté naturelle, on la voudrait absolue ; comme toute liberté socialement réglementée, elle connaît des limites. Mais pourrait-on imaginer ou réclamer une liberté d'expression sans limites ?
La liberté : en apparence, c'est le fait de ne jamais être contraint, de faire ou de penser ce que l'on veut. L'expression consiste en général à extérioriser notre pensée, par la parole ou par l'écrit (la presse par exemple). La liberté d'expression est presque un pléonasme, puisque s'exprimer revient toujours à libérer quelque chose en nous. Généralement, elle est reconnue par la loi; mais la loi impose également des limites à cette liberté.
Le problème est le suivant: en matière de liberté d'expression, faut-il « interdire d'interdire », comme on disait en 68 ? Ou bien faut-il reconnaître cette liberté absolue seulement en principe, et imposer des limites strictes en fait et en droit ? Mais selon quels critères moraux, politiques, philosophiques?
On rappellera d'abord que la liberté d'expression est un droit. Puis en quoi il est nécessaire de fixer des limites, comme pour toute liberté. Puis nous poserons le principe d'une liberté d'expression infinie, en se fondant sur l'idée qu'une telle liberté reste légitime.

samedi 18 avril 2009

Liberté et libération (cours)

Niveau : terminale
Immédiatement, l'on serait tenté de définir la liberté comme le pouvoir de faire ce que l’on veut, ce qui revient à assimiler la liberté avec un pouvoir d'agir, une puissance. Or ceci ne s’applique qu’une forme « naturelle » de liberté, beaucoup plus fantasmée que réelle, en ce sens que les limites justement « naturelles » de cette puissance d’agir sont bien vite atteintes.

De toute façon il faut bien vouloir d’abord ce que l’on peut faire, afin que cette action soit dite éventuellement libre. La liberté ne consisterait-elle pas plutôt à vouloir ce que l'on fait ? Liée fondamentalement à la volonté comme telle, la liberté serait la faculté de choisir et de juger par soi-même, de se déterminer de façon autonome, en dehors de toute contrainte extérieure. La liberté de l’esprit semble bien essentielle, la condition même d’une liberté de la personne…

samedi 28 mars 2009

Faut-il toujours dire la vérité, toute la vérité ?

Dissertation : introduction et plan détaillé


Le mensonge est bien souvent considéré comme la faute morale par excellence, et la Religion fait état d’une « Sainte horreur du mensonge »… Pourquoi ? Pourquoi faudrait-il toujours dire la vérité, toute la vérité ? Ne dit-on pas, au contraire, que « toute vérité n’est pas bonne à dire » ?
La vérité est, par excellence, ce que nous désirons savoir. Elle possède un sens formel (la cohérence du discours) et un sens matériel (la conformité avec le réel). Mais les deux sont liés, spécialement quand il s’agit d’être sincère, honnête, bref de ne pas mentir : je dis la vérité quand mon discours est cohérent parce que conforme à la réalité ! C’est du moins ce qu’autrui attend de moi quand je m’adresse à lui. Il est clair que l’expression « dire la vérité » sous-entend qu’on s’adresse à autrui. Le problème prend donc immédiatement une tournure éthique ou morale : quand il s’agit de parler et de communiquer, le respect pour la vérité est inséparable du respect pour autrui. Le devoir est ainsi au cœur du problème (« faut-il »). Quelle va être la priorité de mon devoir : la vérité absolue et sans condition, le bien et l’intérêt d’autrui, ou les deux réunis ? Dire la vérité, est-ce toujours « bon » pour moi-même et pour autrui ?

jeudi 26 mars 2009

Le Droit peut-il être injuste ? (Cours)

0.0.0. – Introduction

0.0.1. – DEFINITIONS

Droit et Justice : deux termes pour exprimer, semble-t-il, la même idée. En réalité, ils ne sont pas synonymes. On peut remarquer tout d’abord qu’ils possèdent, tous deux, un sens abstrait ou théorique, et un sens concret ou pratique.
La Justice, au sens théorique, est une Idée générale, un Idéal en rapport avec les concepts d’Egalité, de mesure, d’équilibre ou d’harmonie… Au sens concret, la justice désigne les institutions judiciaires, les tribunaux, les magistrats chargés d’appliquer le Droit.
Le Droit à son tour se dédouble en deux acceptions : le Droit « naturel » et le Droit « positif ». Le premier désigne ce qui semble légitime, normal, ou « naturel », du point de vue humain, bref un ensemble de valeurs et de principes « humanistes ». (Mais nous verrons que cette notion de « droit naturel » est très ambiguë, à utiliser avec précaution.) Le second désigne ce qui est légal et fait l’objet de la science juridique : c’est l’ensemble des lois écrites, effectivement en vigueur dans un Etat.

0.0.2. - PROBLEME

Le Droit peut-il être injuste ?
Nous poserons la question de l'injustice. L’injustice n’est certes pas un « idéal », comme la Justice, elle est au contraire une situation toujours particulière qui suppose une victime et un coupable. "Il n'y a pas d'injustice s'il n'y a personne pour nous la faire subir" écrivait déjà Aristote. Il n'y a pas d'injustice "naturelle" ni même accidentelle. Mais l’injustice suppose aussi qu’il existe déjà des règles, une justice qui précisément n’a pas été respectée.
C’est pourquoi, plus précisément, nous évoquerons l’éventualité d’un Droit injuste, d’une loi injuste, voire d’un jugement injuste. Mais comment le Droit pourrait-il être injuste, alors qu'il a pour finalité de réaliser la justice (au sens théorique) ? Comment la justice (concrète) pourrait-elle faire injure au Droit, puisqu'elle a pour vocation d'appliquer celui-ci ?

La question est donc hautement paradoxale ! C'est un fait pourtant que certaines lois nous paraissent injustes et que certaines décisions de justice semblent aberrantes ; les « erreurs judiciaires » existent. Nous devrons préciser, autant que possible, les critères permettant de déterminer - et peut-être de prévenir - de pareilles injustices. Mais pour s’en tenir au Droit, c’est-à-dire aux lois, faut-il admettre comme juste toute loi en vigueur à partir du moment où elle émane d’une autorité légitime (gouvernement, parlement, représentant du peuple) ? Ou bien le fait d’être en désaccord intellectuellement avec une loi, nous autorise-t-il à la considérer comme injuste ?

A partir de là une nouvelle question se pose, encore plus délicate : Avons-nous le droit, finalement, de ne pas respecter une loi ou de désobéir à un commandement (provenant d’une autorité légitime) qui nous paraissent injustes ? Avons-nous le droit de nous révolter contre l’injustice ? Rien de moins sûr…

0.0.3. – PLAN

I – L’idée de Justice est-elle fondée ?
Il nous faut commencer par aborder de front la question de la Justice théorique, l’Idée de Justice : est-il possible de déterminer une telle Idée et selon quels critères ? Car s’il s’avère impossible de concevoir théoriquement quelques principes premiers définissant la Justice, de façon universelle, si toute justice ou même si tout idéal de justice reste relatif, alors on peut imaginer que la loi elle-même, toujours particulière, sera souvent contestée et considérée comme injuste. Nous examinerons deux manières de concevoir l’idée de justice : soit en lui cherchant une source extérieure – naturelle ? surnaturelle ? – : nous parlerons à ce sujet de « mythes » ; soit en la fondant exclusivement sur la Raison et quelques principes fondamentaux (ce que propose Aristote, que nous suivrons).

II – L’importance du « Droit naturel » et (surtout) des « Droits de l’homme »
Mais la justice ne peut pas être une simple théorie, elle doit s’appliquer aux hommes, par conséquent c’est aussi en fonction de l’homme, de sa valeur propre, que nous devons concevoir les lois. Nous parlerons successivement de « Droit naturel » (en rapport avec la « nature » propre de l’homme) et, plus clairement, de « Droits de l’homme » (dont la célèbre « Déclaration », qui elle n’est pas naturelle), soit des principes philosophiques censés inspirer les lois et surtout les Constitutions des Etats.

III – Qu’est-ce qui caractérise (et légitime) les lois ?
Armés des premiers principes théoriques (la théorie de la justice selon Aristote) auxquels nous aurons ajouté les principes des Droits de l’homme (fruit de la réflexion des philosophes au cours des siècles), il nous faudra examiner ce qui constitue la solidité et la fiabilité du « Droit positif », c’est-à-dire les lois telles qu’elles existent, afin d’éviter toute injustice. Nous verrons si c’est la force qui fonde l’établissement des lois, ou bien si c’est le dialogue et la démocratie (idée de « contrat » mise en avant).

IV – Qu’est-ce que l’injustice ? Les degrés de l’injustice
Enfin, nous tenterons de définir précisément l’injustice : nous verrons alors que le non-respect des droits naturels et des droits de l’homme engendre l’injustice, mais nous verrons aussi que la violation de la loi par ceux-là même qui ont pour mission de la faire respecter constitue une forme d’injustice aggravée. Ce qui tend bien à prouver que la loi, ou les décisions des gens de pouvoir, peuvent être injustes, même si cela ne constitue pas une règle ou une généralité : cela reste l’exception, heureusement. Il y a donc des degrés dans l’injustice.



1.0.0. - L’IDEE DE JUSTICE EST-ELLE FONDEE ?

1.1.0. • Le mythe d’une Justice éternelle

Nous allons d’abord nous demander s’il existe quelque part un « modèle » de justice, une sorte de référence qui serait l’origine de la justice ou des Valeurs qui nous semblent justes. Mythe ou illusion d’une justice parfaite qui existerait à l’origine et qui serait à retrouver.

1.1.1. — une justice naturelle ?

Cicéron (auteur latin) parle d’une « loi éternelle et invariable valide pour toutes les nations et en tout temps », ou encore une d’« règle suprême inscrite dans la nature ». Mais comment la nature peut-elle être juste, et nous inspirer autre chose que la « loi du plus fort » ou le principe de la conservation de soi ? Quel sens y a t-il à se demander si le plus gros poisson a le droit de manger le plus petit, par exemple ? Certes Cicéron, comme ses maîtres les philosophes stoïciens, évoque une Nature se confondant avec une sorte de Raison cosmique incluant l’être humain, une harmonie parfaite, de sorte que la « règle » dont il parle vaut à la fois pour ce qui « est » (les faits naturels) et ce qui « doit être » (les valeurs humaines), puisqu’au fond l'homme sage ne doit vouloir que ce qui est naturellement ! Ciceron adopte le précepte stoïcien : « il faut vivre en conformité avec la nature ».

Cependant nous sommes obligés de maintenir une distinction entre ces deux types de lois, qui ne répondent pas au même concept ni à la même logique, la loi naturelle d’une part, la loi humaine d’autre part. La première dicte ce qui est : la nécessité naturelle (cela ne peut pas être autrement) ; la seconde dicte ce qui doit être : l’obligation morale et juridique (cela peut être autrement : on peut nuire à autrui, le voler ou le tuer, mais il ne le faut pas). La première est depuis toujours déjà là, naturellement, la seconde est instituée par convention, historiquement et culturellement.

Reste que certains auteurs prétendent indexer le droit humain sur la loi naturelle. C’est le cas notamment du sophiste grec Calliclès, qui condamne le fait que les lois humaines protègent systématiquement les faibles, niant par-là aux forts le droit d’exprimer leur puissance, et donc « de faire briller dans tout son éclat la justice telle qu’elle est selon la nature ». Il suffira de pointer le cynisme et la logique défaillante dont fait preuve le sophiste dont le but est simplement de persuader. Le but de son discours n’est pas la vérité mais l’efficacité. (Platon, Gorgias.

Or qu’est-ce que l’« état de nature » ou qu’est-ce que la « loi de la nature » ? Rien d’autre que la loi de la conservation de soi, la nécessité pour tout être de préserver sa vie, son intégrité, son champ d’action, fût-ce en l’augmentant et donc en dominant les autres : bref ce qu’on appelle couramment « la loi du plus fort ». Calliclès revendique cette loi, ou plutôt cet état de fait, et semble penser qu’il serait favorable aux hommes. Mais alors à quoi cela servirait-il d’établir des lois ? Pourquoi ne pas simplement « laisser faire » ? Or c’est ce qu’un authentique philosophe ne peut pas accepter.
D’après le philosophe anglais Thomas Hobbes (17è s.), dans l’état de nature règne seulement « la guerre de tous contre tous » (bellum omnia contra omnes), et « l’homme [y] est un loup pour l’homme » (Homo homini lupus es : formule qu’on trouve en premier chez le latin Plaute). Dans ces conditions, chacun voudrait s’octroyer – librement (ce serait donc un droit et plus seulement une loi) - le « droit naturel » d’agir en fonction de cette loi, notamment pour dominer les autres. C’est que si la loi naturelle est la même pour tous, le droit naturel de chacun entre immédiatement en conflit avec celui d’autrui. Cela conduit le même Hobbes à préconiser un système social ou chacun accepterait (idée de contrat) d’abandonner son droit naturel pour le soumettre à la volonté d’un seul (monarque ou assemblée), lequel disposerait d’un pouvoir absolu, toujours préférable à l’anarchie : en somme il vaudrait mieux subir la tyrannie d’un seul plutôt que de risquer la violence de tous…
Nous verrons plus loin qu’il existe une notion différente du « droit naturel », qui ne prétend pas s’inspirer de l’état de nature, mais plutôt être conforme à la nature humaine (ce qui est bien différent) dans ce qu’elle a de spécifique, fondant une vraie égalité entre les hommes au nom de la raison, la conscience, la liberté.

1.1.2. — une justice surnaturelle ?

S’il n’y a pas de justice dans la nature, pas de justice naturelle, peut-être aurons-nous plus de chance du côté du surnaturel…
Que disent les religions ? Elles affirment que Dieu, dans son infinie sagesse, ne peut que vouloir faire régner une Loi juste, la Sienne.
Ceci concerne particulièrement les trois monothéismes fondés sur une Révélation, qui se définit justement comme la transmission d’une Loi, par une Parole et par des Ecritures.
Certes le monde a connu des sociétés où la justice était dictée par les prêtres. L’Eglise, au cours de son histoire, a elle-même institué des tribunaux spéciaux (Inquisition) pour condamner les hérétiques…
Certes, encore de nos jours, les lois de certains Etats s’inspirent des règles religieuses – implicitement ou explicitement. Le Président des Etats-Unis ne prête-t-il pas serment sur la Bible ?

Reste que là encore nous avons à faire à deux logiques, deux types de lois très différentes, s’opposant comme s’opposent la foi et la raison : la première est censée se situer au-delà de la seconde, la foi n’a pas besoin d’être justifiée par la raison, même si beaucoup de philosophe s’y sont essayés (cf. cours sur la religion, partie II).
Mais inversement, la raison n’a pas besoin de la foi pour s’exercer, par conséquent les lois humaines doivent pouvoir être justes sans entretenir une référence religieuse.

Les lois civiles restent fondamentalement distinctes des règles religieuses. La règle religieuse est par définition éternelle, dictée par Dieu ; la règle de droit est par définition temporelle, limitée dans le temps et dans l’espace, promulguée par les hommes seuls. Par ailleurs la loi religieuse définit les devoirs (unilatéralement) de l’homme envers Dieu ; la loi juridique définit les devoirs réciproques des hommes entre eux. Ce sont bien deux logiques radicalement différentes.

Si l’on prétendait appliquer des règles religieuses dans tous les domaines de la vie civile, l’on passerait indûment (du point de vue religieux lui-même) du dogme (légitime) au dogmatisme et au fanatisme.
On peut aussi considérer (doctrine du « théisme ») que Dieu, créateur du monde, ne s’occupe pas directement de la justice humaine…

Dans d’autres traditions (par ex. grecque ou romaine), la justice divine se présente plutôt sous la forme du Destin, qui assure à chaque mortel le sort qu’il mérite. Sous la plume du poète grec Sophocle, la justice divine apparaît comme une obligation absolue transcendant les lois humaines. Elle nous plonge dans le monde du “sacré” où règne une justice terrible et inviolable. Son célèbre personnage, Antigone, n’hésite pas en effet à contrer le roi Créon (représentant le droit terrestre), qui refuse au frère de celle-ci une digne sépulture. Antigone invoque le droit sacré d’enterrer les morts, et désobéit.
Mais le respect du “sacré” n’implique pas forcément la religion. Bien sûr, donner une sépulture aux morts est un droit et un devoir « sacré » au sens religieux, si le salut « éternel » du défunt en dépend. Le respect d’une sépulture, le droit à la sépulture peut aussi bien marquer le respect pour la mémoire du défunt. Qu’il y ait des « choses sacrées », cela peut s’entendre simplement du point de vue moral, voire affectif. Les « Droits de l’Homme » sont présentés comme « sacrés » par leurs rédacteurs, etc.

1.2.0. • Les principes rationnels de la justice (Référence : Aristote, Ethique à Nicomaque, 4è s. av. J.-C.))

1.2.1. — le principe d’egalite.

Il faut donc renoncer au mythe et tenter de fonder la justice en raison. C'est ce que fait Aristote dans L’Ethique à Nicomaque. La raison va chercher à établir une mesure, un équilibre - et non une exclusivité, un privilège fondés sur une croyance. L’idée de justice repose tout entière sur un rapport d’égalité entre deux termes : le juste est toujours le milieu par rapport à des extrêmes. Ce milieu détermine nécessairement deux parts égales, et c’est en cela que réside la justice. Aristote dit encore que la justice se situe au milieu entre l’injustice que l’on commet et celle que l’on subit. Il n’y a pas, d’un côté le juste, de l’autre l’injuste (comme le dogmatisme d'une justice absolue le stipulerait), mais aux deux côtés opposés est l’injuste, tandis que le juste est au milieu. La justice implique donc la justesse d’un certain rapport.

Cependant la seule égalité de deux segments, par exemple, ne suffit pas pour faire concevoir la justice. Pour passer de la justesse (logique ou mathématique) à la justice, il faut concevoir le rapport des hommes avec les choses et après coup redéfinir le rapport des hommes entre eux. L'idée même de justice s'applique aux hommes par rapport à ce qu’ils produisent ou ce qu’ils possèdent, ce qu’ils partagent ou ce qu’ils échangent (biens ou services). De sorte que la vraie justice s’établit, non avec deux, mais à l’aide de quatre termes (au minimum) : deux personnes et deux quantités de choses. Il faut une égalité des rapports entre des termes, et non une égalité simple des termes. Il s’agit d’une proportion, qui permet de dire par exemple : A est à B ce que C est à D, et non d’un simple rapport comme A = B. La proportion est donc le vrai critère du juste.

En pratique, Aristote distingue deux types de justice. Car si le principe de la justice consiste à réserver à chacun ce qui lui est dû, on peut choisir d’appliquer un principe d’égalité strict ou bien un principe plus proportionnel tenant compte du mérite, des qualités personnelles, etc. La mesure juste n’est pas seulement quantitative mais qualitative.
Aristote distingue d’abord une justice commutative, qui définit l’égalité des choses échangées d’un strict point de vu arithmétique, indépendamment des caractéristiques personnelles de chacun : à chacun revient exactement la même chose (le même cadeau, le même salaire, etc.), ou du moins des choses ayant la même valeur comptable. Le droit du commerce repose sur la justice commutative. Mais l’on voit bien que l’application en toutes circonstances d’un tel principe pourrait conduire à des… injustices.
C’est pourquoi Aristote distingue ensuite une justice distributive, lorsque chacun reçoit une part inégale selon des caractéristiques propres : à chacun revient ce qui convient (en fonction de critères que chaque société peut définir).

Le grand principe d’égalité reste pourtant présent dans les deux types de justice, même si les sociétés modernes ont clairement étendu le domaine de la justice commutative (matérialisme et égalitarisme obligent).
Après tout le fait que les revenus d’un médecin soient bien supérieurs à ceux d’un balayeur n’est pas tellement dû au mérite (le balayeur est méritant autant que le docteur), mais surtout au fait que le premier a investi beaucoup d’argent dans ses études et en attend légitimement un retour sur investissement. Il se peut aussi que son temps de travail soit bien supérieur à celui de l’employé… Pure logique arithmétique par conséquent.

1.2.2. — le principe de legalite.

Inutile de prétendre fonder la justice en dehors de tout rapport à la loi, sauf à vouloir reproduire socialement la "loi de la nature" (hypothèse déjà exclue). D'ailleurs il faut se méfier de certains aspects du grand principe d’égalité. Si on l’appliquait systématiquement, cela conduirait la plupart du temps à répondre “œil pour œil, dent pour dent” à tout dommage subi, principe qui nous ramènerait à la vengeance.

Il faut donc compléter avec Aristote : est dite juste une action conforme aux lois existantes. L’égalité se prouve d’abord devant la loi : la loi est la même pour tous... les citoyens. Reste que, selon Aristote, philosophe de l'Antiquité, tous les hommes ne sont pas et ne doivent pas être "citoyens", car il voit encore des différences de nature entre les hommes, et justifie de cette manière l'esclavage. C'est pourquoi l'ajout de "droits naturels" (= humains et universels) devra s'imposer, mais pas avant l'époque moderne. Nous y reviendrons.

1.2.3. — le principe d'équité. Si les lois semblent parfois contestables, bien souvent c’est moins à cause de leur immoralité qu’en raison de leur nécessaire généralité, qui peut les rendre inapplicables dans certains cas particuliers. Les lois sont par nature générales alors que les situations, les actes sont toujours particuliers. On ne peut donc pas appliquer « automatiquement » la loi. La solution se trouve alors, selon Aristote, dans un principe supplémentaire, différent de la loi et la complétant, qui est l’équité. La nature propre de l’équité consiste à corriger la loi, dans la mesure où celle-ci se montre insuffisante, en raison de son caractère général” (Aristote). L’agent de l’équité n’est autre que le juge, lequel adapte (ou « interprète ») plus ou moins intelligemment la loi aux cas particuliers. Un jugement équitable tient compte par conséquent à la fois de la loi et de la réalité des circonstances.

1.3.4. — La vertu. Finalement, en tant que vertu civique, la justice est alors selon Aristote “une disposition à accomplir des actions qui produisent et conservent le bonheur, et les éléments de celui-ci, pour une communauté politique”. Cette vertu civique s’applique subjectivement, au citoyen (« vertueux » lorsqu’il respecte la loi), et objectivement, à la loi elle-même, lorsqu’elle est bonne.

TRANSITION - Les théories de la justice les plus rationnelles de l’Antiquité, comme celle d’Aristote, n’en restent pas moins inadmissibles telles quelles pour notre époque. Elles ne tiennent pas compte des valeurs humanistes qui fondent notre droit et qui composent ce que l’on appelle le « Droit naturel », ou plus récemment « les Droits de l’homme ». Par exemple, elles n’ont pas suffi à interdire l’esclavage durant l’Antiquité parce qu’on admettait des différences de valeur et même « de nature » entre les êtres humains (hommes/femmes, adultes/enfants, etc.).


2.0.0. – L’IMPORTANCE DU DROIT NATUREL ET (SURTOUT) DES DROITS DE L’HOMME

2.1.0. • « Droit naturel » : un concept ambigu mais nécessaire ?

L’expression de « droit naturel » est aussi ambiguë que peut l’être celle de « nature ». Celle-ci, en général, signifie soit 1° la nature extérieure, physique ou biologique, les choses telles quelles ; soit 2° la nature propre d’une chose, c’est-à-dire son principe, son essence, son caractère propre. Or justement, il ne faut pas confondre le « droit naturel », ensemble des principes et des valeurs conformes à la nature de l’homme, et la « loi de la nature » fondée sur la force, la sélection naturelle, etc. Les principes du Droit naturel ne sont "naturels" que pour l'homme, pour sa "nature" propre.

Cette notion de « droit naturel » conserve un triple intérêt.
1° Elle permet de séparer le droit humain du droit religieux. En le nommant « naturel », on le préserve et on le distingue du « surnaturel ».
2° Elle permet de séparer un ensemble de valeurs que l’on juge immuables et universelles, des lois écrites « positives » (appartenant à un pays donné à une époque donnée), extrêmement diverses et parfois contradictoires, voire injustes. Bref, le droit naturel est un idéal. Or si les lois réelles et positives ne sont pas idéales, ceux qui les conçoivent visent bien un idéal ou un « mieux possible ». Donc le droit naturel est nécessaire.
3° Enfin il vaut toujours mieux se référer à des principes rationnels philosophiques, universels, plutôt qu'à des coutumes plus ou moins brutales et archaïques, presque toujours inégalitaires (misogynie, par exemple).

Si l'on ne peut lui accorder un crédit absolu, au nom du fait que le droit (positif) peut bien se justifier par sa propre nécessité historique, sans forcément faire référence à des valeurs immuables, il n'en demeure pas moins que cette notion de Droit naturel a sa propre valeur, et justement sa propre nécessité historique.

Au XXè siècle un philosophe comme Léo Strauss revendique et défend encore le concept de droit naturel (Cf  le texte distribué).

Le philosophe anglais John Locke (17è s.) a fourni l’une des versions les plus élaborées et les plus moderne de cette doctrine du droit naturel en plaçant l’individu au centre de sa réflexion et au cœur du droit naturel. Le droit naturel est la reconnaissance par l’Etat des droits personnels naturellement possédés par chacun.

La révolution américaine (déclaration d’Indépendance de 1776 et Constitution de 1787) s’inspire directement de ces principes.
Selon Thomas Jefferson (Président des USA entre 1801-1809 et l’un des principaux rédacteurs de la Constitution), tous les hommes sont créés égaux et par conséquent dotés de certains droits inaliénables (vie, liberté, propriété et recherche du bonheur). Le but d’un gouvernement est uniquement d’assurer ces droits. Il ne faut pas confondre les droits politiques (qui peuvent être garantis par la Constitution) et les droits naturels, qui ne peuvent être abolis (c'est ainsi que le IXe amendement à la Constitution des États-Unis stipule : « L'énumération de certains droits dans la Constitution ne pourra être interprétée comme déniant ou restreignant d'autres droits conservés par le peuple. »).

De même, sans les notions de "nature humaine" et de "droit naturel", jamais une "Déclaration des Droits de l'Homme" n'aurait vu le jour (puisqu’aussi bien l’on peut retrouver ces expressions dans le texte)...


2.2.0. • La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (1789)

2.2.1. — les principes humanistes et la declaration des droits de l'homme. Comme on l'a dit, ce sont les principes mêmes qui s’attachent à la nature humaine, classiquement définie par la Raison et la Conscience. Les lois réelles doivent donc s’inspirer d’un idéal qui est la Raison et la Conscience morale. Ce sont ces principes mêmes que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (1798) met en avant, en y ajoutant le droit naturel à la sécurité et à la propriété. Ceci est conforme aux exigences naturelles de l’homme en tant qu’être doué de raison, de conscience, d’imagination et de sensibilité.

La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (1789) (extraits)

 "Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme, afin que cette Déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, et au bonheur de tous. En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen.

Article premier
Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

Article II
Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.

Article XI
La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme (…).

Article XVII
La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé (…).

Expliquez :

- "l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements" (le malheur des hommes est-il une fatalité ?) :


- " les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme" ("naturel", "inaliénable", "sacré") :



- "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits" (qu'est-ce qui, dans sa nature propre, constitue l'homme comme un être "libre" ? d'autre part qu'est-ce qui permet d'affirmer l'"égalité" de tous hommes ?)



- " Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune" (que sont les "distinctions sociales" et qu'est-ce qui les justifie désormais ? qu'est-ce qui les justifiait avant la Révolution de 1789 et avant cette Déclaration (c'est sous-entendu dans la phrase) ? :


- Article XI : pourquoi la liberté d'opinion est-elle si précieuse ?



- Article XVII - Qu'est-ce qui peut justifier le droit à la propriété ? Ce droit est-il plutôt, pour les riches, le droit de protéger leurs biens, ou plutôt, pour les pauvres, le droit d'obtenir des biens auxquels ils ont droit (logement…) ?





2.3.0. – Le Droit n’est pas la Morale

Même si la morale n'est évidemment pas étrangère au droit naturel, le droit ne doit pas se confondre avec la morale : il serait alors trop idéaliste et exagérément punitif. Le "juste" serait confondu avec le "bien". Le principe du droit (qu'il soit naturel ou positif) est essentiellement objectif, et sa transmission est un fait de culture voire de civilisation, tandis que le principe de la morale reste subjectif, au sens où même si les principes moraux sont eux-mêmes rationnels et universels, leur application ne dépend que de la bonne volonté et du sens du devoir des individus. Le "droit" a ses exigences propres qui ne sont pas celles du "devoir"...


3.0.0. – QU’EST-CE QUI CARACTERISE (ET LEGITIME) LES LOIS (DROIT POSITIF) ?


3.1.0. • Le Droit et la force

3.1.1. — le droit contre la force. Rousseau explique bien que la force ne peut fonder le droit. L’expression même « droit du plus fort » est contradictoire. Car aucune force n’est véritablement durable : « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme pas sa force en droit et l’obéissance en devoir ».

3.1.2. — la droit avec la force. Mais si la force n’est pas le fondement ni le principe du droit, elle reste liée à lui au moins de trois manières.
1) Il ne faut pas se cacher que l’instauration du droit se fait originellement par la force et même dans la violence. Il n'y a aucune raison pour qu'un tyran sanguinaire se laisse déposséder du pouvoir pacifiquement. Il faut bien déloger l'injuste par la force, et parfois l'éliminer physiquement. A la violence, dans un premier temps, répond une autre violence. On peut prendre l’exemple d’une Révolution. Celle-ci est rendue parfois nécessaire par un état de violence ou d'injustice, mais elle ne peut s’effectuer sans pratiquer elle-même la violence et la "terreur"…
2) Le Droit, une fois qu'il est instauré, devient une légitimation de la force légale. C'est-à-dire que les gouvernants ont désormais le droit, de par la loi, d'exercer la force (les "forces de l'ordre"). Donc dans un premier temps, c’est bien le plus fort, de fait, qui décide que son pouvoir ou sa domination va devenir ...le Droit. "Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste" (Blaise Pascal, 17è). Karl Marx (19è), de son côté, pense que le Droit est l’expression de la puissance de la classe sociale dominante dont il traduit les volontés, donc les avantages.
3) Enfin le Droit, spécialement le "droit pénal", ne peut pas s'appliquer sans utiliser la force, parce qu'il est également dans la nature du Droit de prévoir des peines et de les appliquer. C'est ce qu'on appelle l'aspect "coercitif" du droit. Les "forces de l'ordre" utilisent une forme de violence légale (autorisée dans certaines limites) qu'on appelle la "contrainte physique" : stopper les délinquants, les placer en détention, etc. Le mode de punition moderne le plus répandu est la privation de liberté, la prison.

3.2.0. • La légitimation par le contrat

3.2.1. — le principe du contrat. Le Droit repose en son essence sur le principe du contrat, lequel s’oppose à la violence et à la force puisqu’il consiste en un accord librement consenti entre deux ou plusieurs parties. C'est un accord qui en même temps, bien sûr, nous oblige les uns les autres. Rousseau nomme cela le "Contrat social", un contrat moral et implicite qui lie tous les membres d'une société, par lequel chacun accepte de limiter voire d'abandonner sa liberté naturelle au profit de la liberté civile, liberté de tous. Les lois, les interdits servent évidemment à limiter les libertés, mais en contrepartie à garantir les libertés publiques. Selon Rousseau, le Droit et  la Constitution d'un Etat sont l'émanation de la volonté générale, elle-même exprimée démocratiquement.

3.2.2. — liberte, egalite, fraternite. Le contrat social que nous reconnaissons implicitement en tant que citoyens d'une République s’articule autour de trois valeurs essentielles : "Liberté, Egalité et Fraternité".
- Egalité : un contrat passé entre deux personnes implique la réciprocité, ce qui vaut pour l’un vaut pour l’autre ; toutes deux sont également obligées par le contrat passé. Rappelons le principe de l'égalité devant la loi.
- Liberté : un contrat se passe nécessairement entre deux personnes libres. En République, la liberté s'applique au Citoyen et définit sa souveraineté.

Du point de vue du Droit et de son histoire, il faut distinguer deux niveaux de liberté.
1° On peut dire que la liberté est de plus en plus défendue par le Droit, parce que celui-ci n’a cessé de se laïciser, c’est-à-dire de se dégager de toute tutelle ou autorité, notamment religieuse : il devient libre lui-même.
2° On peut dire que, historiquement, le Droit protège de plus en plus la liberté individuelle, car la laïcisation va de pair avec l’individualisation : à l’époque moderne, le Droit est devenu un droit de la personne (au moyen-âge par exemple, on jugeait la faute davantage que la personne fautive ; d’où la non-individualisation des peines, l’absence de considérations pour les “circonstances atténuantes”, le fait un peu absurde qu’on puisse juger des animaux, voire des objets…
- Fraternité : Comment faut-il comprendre ce terme de "fraternité" ? N'est-ce qu'un mot, un principe, un "bon sentiment" ? Ou bien cela donne-t-il des obligations particulières aux citoyens, à l'Etat et à la Justice ? Une obligation de solidarité

3.2.3. — la transparence et la publicite. Il existe enfin un critère très important, que l’on ne doit jamais oublier car il est inhérent à tout contrat : c’est le caractère transparent, c’est-à-dire public, du contrat. Rien ne doit être caché ou dissimulé dans un contrat. En matière juridique, cela se traduit par cette formule, "loi de toute les lois" en quelque sorte : nul n'est censé ignorer la loi.

3.3.0. • La Loi et les domaines du Droit

3.3.1. — la regle de droit ou la loi. Parler de « contrat » ne suffit pas. Concrètement parlant, le droit est constitué par un ensemble de lois, ou règles juridiques, et d’institutions. Rappelons d’abord les principaux caractères de la loi. 
a) La loi est générale : vaut pour tout le monde. Mais elle n’est pas « universelle », comme la loi morale.

b) La loi est obligatoire : elle ne décrit pas un état de fait, elle impose. Mais elle n’est pas « nécessaire », comme la loi naturelle.

c) La loi est coercitive : elle s’applique au besoin par la contrainte, à la différence de la loi naturelle et même de la loi morale.

Plusieurs autres questions se posent au sujet de la loi :

Les lois ont-elles une histoire ? — En l’occurrence, si l’on considère  le Droit européen, on peut dire qu’il est la résultante historique d’un amalgame complexe entre a) le droit coutumier, b) le droit romain, c) le droit féodal, d) le tout ayant donné à partir des événements de 1789 notre Droit républicain avec notamment à la rédaction du Code Civil.
Qui fait la loi ? — Il ne faut pas oublier que la loi est produite par le législateur, c’est-à-dire en fait par le pouvoir politique ; le pouvoir dit judiciaire se contentant simplement de l’appliquer. On peut donc distinguer plusieurs niveaux. a) “Avant” la loi, il faut mentionner l’”usage” ou la “coutume” (“ce qui s’est toujours fait”) comme une sorte de loi ancestrale “par défaut”, pouvant rester en vigueur très longtemps et même parfois parallèlement à une loi ultérieure. La coutume n’est conçue par personne ; elle représente simplement un état de fait, pur produit de la répétition. b) La conception de la loi proprement dite, c’est-à-dire son élaboration théorique et les commentaires qu’elle appelle, c’est le fait des théoriciens du Droit et des philosophes : on appelle cela la “doctrine”. c) Vient ensuite la promulgation de la loi par les élus du peuple qui la votent au Parlement : c’est le pouvoir legislatif, mais aussi exécutif (gouvernement) dans une moindre mesure. d) L’application de la loi par les tribunaux, ce que l’on nomme ordinairement la “justice”. e) On peut même distinguer un dernier domaine, produit par le précédent, appelé “jurisprudence”, qui se définit comme l’ensemble des jugements ou arrêts de justice ayant fait office de loi (on dit qu’il “font jurisprudence”), soit pour pallier l’absence d’une loi, soit pour contrecarrer une loi périmée ou inapplicable.
Où trouve-t-on la loi ? — Conséquence de la contractualité du Droit, la loi est une règle juridique formulée par écrit et donc offerte à la connaissance de chacun (“nul n’est censé ignorer la loi”). On trouve donc les lois consignées dans différents codes, après qu’elles aient été publiées au “journal officiel” (en France).
Quels sont les différents types de lois ? — On trouve, par ordre décroissant de généralité : a) les traités internationaux,  b) les lois constitutionnelles (ex. : Constitution de 1959), c) les lois ordinaires ou parlementaires (votées au Parlement), d) les règlements (produits par le pouvoir exécutif) : ordonnances et décrets de la présidence de la République, décrets et arrêtés ministériels, arrêtés préfectoraux et municipaux. (Trop de règlements et pas assez de “lois” signifient trop de technocratie...)

3.3.2. — les domaines du droit. - La principale distinction se fait entre Droit privé et Droit public. Côté privé, le Droit civil, appelé aussi “Droit commun”, est le Droit du citoyen ou de l’individu en tant que citoyen : 1) comme personne (morale et physique), 2° comme personne ayant droit à  la protection de ses biens. C’est donc son intérêt qui est directement l’objet du Droit civil, et non ses rapports avec les autres citoyens comme on le dit souvent. - De son côté, le Droit public concerne les lois où cette fois c’est l’intérêt de l’Etat qui est en jeu. On peut citer le Droit administratif, le Droit des finances publiques, le Droit constitutionnel (qui fixe l’organisation, la structure de l’Etat : Président, sénateurs, députés, etc.).

3.3.3. — le droit penal. - Le Droit pénal apparaît comme l'essence même du Droit, car c'est lui qui répond directement à l'infraction, plus généralement à l'injustice commise. S'il n'y avait pas d'injustice, tout au moins de violence perçue comme injuste, il n'y aurait tout simplement pas de Droit. Il nous reste à étudier les conditions et la définition de l'injustice.


4.0.0. – QU'EST-CE-QUE L'INJUSTICE ? LES DEGRÉS DE L’INJUSTICE

4.1.0. – Essai de définition : injustice relative et injustice absolue

4.1.1. — RAPPEL.  Rappelons d'abord le principe de bon sens énoncé par Aristote : "Il n'y a pas d'injustice s'il n'y personne pour nous la faire subir." L'injustice est donc une situation qui implique une victime et un coupable. Il n'y a pas d'injustice dans la nature, entre animaux, etc. Il ne faut donc pas confondre l'injustice avec un simple malheur qui peut être causé par une catastrophe naturelle, une mort accidentelle ou autre.
Mais d'autre part il n'y aurait pas non plus d'injustice s'il n'y avait pas de droit, ou de lois. Car l'injustice consiste précisément à être privé de quelque chose auquel on a droit. Plus radicalement, c'est l'impossibilité qui nous est faite de faire valoir nos droits.
Enfin, en vue d'une définition encore plus précise, nous distinguerons deux formes d'injustice : l'injustice relative et l'injustice absolue. La première est de loin la plus courante, mais la seconde délivre l'essence même de l'injustice. Pour cela distinguons avec le philosophe contemporain Jean-François Lyotard, le “tort” et le “dommage”.

4.1.2. - LE DOMMAGE OU L'INJUSTICE RELATIVE. – La première forme d'injustice est relative au sens où elle n'est que provisoire : elle est réparable, justement grâce à la justice. Un dommage porte atteinte à une personne ou à ses biens, donc directement aux droits de cette personne. Par exemple, le fait d'être victime d'un vol constitue en terme de droit un "dommage" : après avoir fait constaté les faits par la police, le citoyen porte plainte (il devient le "plaignant") et ce faisant il déclanche une action en justice menée par les magistrats compétents. Il s'agit bien d'une injustice, mais si le voleur est arrêté, si l'assurance dédommage le client, etc., le dommage peut être comblé et l'injustice réparée (notamment par le paiement de  "dommages et intérêts").

4.1.3. – LE TORT OU L'INJUSTICE ABSOLUE. – Le "tort", pris dans un sens très particulier, serait une atteinte à la personne particulièrement grave, de telle sorte qu'elle n'admettrait aucune réparation. Plus précisément, le tort porte atteinte au droit pour cette personne d’avoir des droits. Par exemple, nous avons dit que subir une agression constitue un dommage, réparable (relativement) grâce à la justice instituée ; mais si pour telle ou telle raison je ne puis « porter plainte », ou si je ne suis pas entendu par les autorités, cela devient un « tort ». Lyotard: "Un tort serait ceci : un dommage accompagné de la perte des moyens de faire la preuve du dommage. C’est le cas si la victime est privée de la vie, ou de toutes les libertés, ou de la liberté de rendre publique ses idées ou ses opinions, ou simplement du droit de témoigner de ce dommage".
A partir de là nous pouvons citer deux cas de figure exemplaires.
1) Le cas où je suis privé des moyens de "porter plainte" ou de me faire reconnaître comme victime : enfermement abusif par les autorités, de sorte que l'on est entendu par personne (fréquent dans les dictatures), privation des droits de la défense (pas d'avocats), etc.
La privation du droit pour une victime d'être reconnue comme victime relève du cas précédent.
Jean-François Lyotard écrit : "Il est d’une victime de ne pas pouvoir prouver qu’elle a subi un tort. Un plaignant est quelqu’un qui a subi un dommage et qui dispose des moyens de le prouver. Il devient une victime s’il perd ses moyens.".
2) Le cas où je suis obligé de m'accuser moi-même — c'est le cas sous la torture. La torture n'est pas seulement une cruauté, elle est surtout une injustice puisqu'elle vise à extorquer des aveux. Une personne se voit ainsi obligé d'avouer un crime ou un délit qu'elle n'a pas commis : au Moyen-âge les inquisiteurs forçaient des malheureux à s'accuser eux-mêmes d'être des satanistes ou des hérétiques (après quoi on les condamnait au bûcher) ; pendant le seconde guerre mondiale, les nazis torturaient les résistants pour leur faire avouer qu'ils étaient des terroristes (alors qu'ils n'étaient que des résistants : après quoi ils les fusillaient).

4.2.0. – Le Droit peut-il être injuste ? (conclusion)

Rappelons bien ce qu'est l'injustice : l'impossibilité qui nous est faite de faire valoir nos droits. La question devient désormais : cette impossibilité peut-être provenir de la justice elle-même ? Il est bien évident que l'exemple de la dictature précédemment évoqué constitue une première réponse. Il est évident aussi que même dans une démocratie la "Justice", les magistrats eux-mêmes se trompent, commettent des erreurs et des fautes, donc occasionnent des injustices : les fameuses "erreurs judiciaires"… Mais nous allons plutôt faire porter notre réflexion sur le droit lui-même et sur la loi. Qu'est-ce qu'une loi injuste ?

1° D'abord on connaît et on a connu, à travers l'Histoire, des exemples de lois manifestement contraires aux Droits de l'Homme et du Citoyen, comme ce fut le cas avec les lois nazies, discriminatoires et racistes.
2° On peut citer ensuite les lois qui protègent une liberté de propriété ou une liberté d'entreprise totales, au détriment de l'égalité et de la protection des personnes : par exemple, le libéralisme économique absolu, qui autorise la liberté de licenciement sans condition...
3° Citons maintenant les lois politiques et les politiques légales qui veulent appliquer l'égalité absolue par la force, au détriment de la liberté, comme ce fut le cas avec les dictatures communistes.
4° Ajoutons les Etats qui veulent instituer la fraternité par un dictat religieux et finalement par la violence, bafouant l'humain au nom de Dieu : cas de l'islamisme intégriste ou "fascisme vert" (lui aussi bien "légal" pourtant, au sens du droit positif). 
5° Plus simplement, plus couramment, il y a toutes ces lois mal faites et inapplicables, inappropriées, ou bien encore toutes les lois dépassées, obsolètes, contraires à l'émancipation des moeurs (l'interdiction de l'avortement, toutes les lois ségrégationnistes, homophobes, etc.).
6° Le Droit se montre injuste enfin et surtout lorsque la loi n'est pas appliquée du tout, par manquement et par malhonnêteté de la part des magistrats ou des policiers. Cela reste évidemment exceptionnel. De plus, c'est la Justice (l'Institution) qui est ici en cause, et non le Droit ou la loi elle-même.

Il ne faut pas oublier que le critère fondamental du Droit est le contrat, lequel repose sur le principe de l’échange et du dialogue. Ceci constitue l’essence du Droit ; un Droit qui s’en éloignerait perdrait du même coup sa légitimité. D’où l’existence d’un droit à la désobéissance ou droit à la rébellion, devenant légitime lorsque le Droit enfreint lui-même les principes qui le fondent. Donc le Droit n’est pas infaillible, et plus il le reconnaît, plus il s’améliore, plus il est juste. Le Droit n'est pas une fin en soi, le Droit doit pouvoir être révisé. Ce n'est pas la loi, mais la paix dans la liberté, qui est une fin en soi…


Réflexion annexe : existe-il un droit à la révolte (insoumission, désobéissance civile, émeute…) et dans quelles situations ? TD

Arguments contre :
- développez l'argument de principe selon lequel on doit obéissance à la loi dans tous les cas :
- dans une république, le peuple se révolterait en quelque sorte contre lui-même, ce qui est illogique :

Arguments pour :
- l'Etat n'est pas neutre (il est le représentant de la classe dominante, par ex. la bourgeoisie), donc le Droit non plus :
- dans certaines situations historiques, la révolte (et la violence qui l'accompagne) devient la seule solution pour faire cesser une injustice :
- la désobéissance à une loi ou à un ordre est un devoir lorsque ceux-ci sont eux-mêmes illégaux ou inhumains : ex. un officier ordonnant au soldat de tuer femmes et enfants :