samedi 18 juillet 2015

Le cinéma ou l’amour de la technique

Que peut le cinéma dans un « monde d'images » ? Par là je n’entends pas spécialement un monde d’apparences ou d’ombres (comme dans la Caverne de Platon) qui éloignerait de la vraie réalité, celle des Essences idéales (toujours chez Platon) ou plus simplement celle de la nature, concrète et authentique. J’entends bien un monde réel de plus en plus fabriqué, recomposé par les images et leur circulation dans les différentes strates de l’économie, de la société, de la culture. Ces images sont conçues et fabriquées au moyen de certaines techniques, des techniques très diverses qui ont elles-mêmes beaucoup évolué avec le temps. Or le cinéma – qui a priori n’est pas en soi une technique mais plutôt un art, ou un ensemble de techniques et de technologies au service d’un art – emploie évidemment certaines de ces techniques destinées à produire des images. En quoi les techniques utilisées par le cinéma diffèrent-elles éventuellement de celles qu’utilisent les autres gros producteurs ou diffuseurs d’images comme l’affichage publicitaire, la télévision, ou les nouveaux médias numériques ? Comme les moyens techniques utilisés ne diffèrent pas fondamentalement, il faut surtout se demander quel écart spécifique, quelle liberté dans l’utilisation de ces techniques signerait le propre du discours cinématographique, qu’on le conçoive plutôt comme un art, un spectacle, un discours critique engagé, ou autre.

vendredi 17 juillet 2015

Une sale note ? relativisez !

Mais vous savez je ne crois pas qu'il y ait de "bonnes" ou de "mauvaises" copies. Moi, si je devais résumer ma vie de prof aujourd'hui avec vous, je dirais que lire des copies, c'est d'abord, euh… euh… des rencontres… Et c'est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres forgent une pensée parce que, quand on a le goût de la chose, qu'on a le goût de la belle copie, le beau discours, parfois on ne trouve pas l'interlocuteur en face. Alors ce n'est pas mon cas… euh… comme je disais là, puisque moi, au contraire, j'ai pu. Et je dis merci à la philo, je lui merci, je chante la philo, je danse la philo. Je ne suis que beau discours. Et finalement quand beaucoup de gens aujourd'hui me disent mais comment fais-tu pour avoir cette humanité, cette intelligence, et bien je leur réponds très simplement, je leur dis, c'est ce goût du beau discours. Ce goût, donc, qui m'a poussé aujourd'hui à entreprendre d'écrire un livre mais demain, qui sait, peut-être simplement à me mettre au service des élèves et à faire le don… euh… le don de …de soi.







mardi 18 novembre 2014

Faire des listes est-il toujours raisonnable ?


1) Au commencement était une liste… 

Peut-on dire qu'une grande partie de la civilisation « occidentale » est fondée par la liste première, les 10 commandements de Moïse ? On compte plusieurs versions légèrement différentes des fameuses dix « paroles » bibliques appelées couramment « dix commandements ». Spécificité du judaïsme, ces paroles relèvent aussi d’un écrit, nommément des Ecritures. Il en va de même des listes en général : elles n’ont d’utilité que d’être écrites, notées, consignées (les premiers écrits furent probablement des listes… de marchandises) après quoi elles peuvent bien être mémorisées et récitées « par cœur » (comme le catéchisme à l’ancienne). Pourtant il y a une grande différence entre réciter et lister. Prières, paroles incantatoires, et peut-être poésies (en tant que suites de vers) se prêtent initialement à la récitation orale, tandis que des listes de choses, de tâches ou de règles réclament le concours de l’écrit. Avec les listes écrites, il s’agit précisément de pallier les insuffisances de la mémoire naturelle. Paradoxe, l’avantage mnémotechnique des listes et leur efficacité au plan oral apparaît bien comme un privilège et une conséquence de l’écrit.

Pour revenir à la religion, ce qui s’énonce comme Loi depuis les Hébreux passe par l’écrit, et ceci est capital. Mais les sources de ce texte sont sujettes à caution et, comme on l'a dit, son contenu est variable. Or dans toutes les versions connues – c’est le plus remarquable  cette liste des 10 commandements commence par affirmer l’existence de Dieu et son unicité. Tout le reste en découle. Ce n’est pas l’effet de liste qui compte, c’est son point de départ. Par suite, tout ce qui compose le fait religieux avec ses motifs symboliques, ses codes rituels ou ses règles, se formule et se transmet volontiers sous forme de listes. Mais à oublier le fondement – Dieu comme Être Unique, et surtout « au-delà », comme Autre – l’usage des listes parait de plus en plus arbitraire et vire facilement au fanatisme, à la manie, à l’intolérance.

Ces dix commandements sont peut-être fondateurs d’une civilisation, mais non de la culture en général, bien entendu. Remarquons qu’une règle tout à fait fondatrice fait défaut dans l’énoncé des 10 commandements ; non qu’elle y soit absente, plutôt elle s’y niche et s’y dissimule comme l’implicite et la possibilité même de toutes les autres. Ce texte – cette liste – tient pour acquis l’Interdit de l’inceste, qui est la condition de tout échange socialement viable, y compris et surtout l’échange symbolique, donc de toute parole, de tout énoncé juridique ou religieux. Faut-il en déduire que toute liste partant d’un premier (Un) jusqu’à un dernier terme ne tire sa consistance que d’un élément (Zéro, ensemble vide) lui-même absent de la structure ou de la liste ?

2) Liste et suite, ordre et rigueur – De la méthode à l’éthique cartésiennes

Procéder par ordre et avec mesure, tel était la consigne de Descartes dont le nom désigne une doctrine souvent incomprise, notamment par ceux qui brandissent les vertus libératoires de la fantaisie et de l’imagination face à une supposée « sécheresse » de la raison. Ce qui importe pour un philosophe comme Descartes, ce n’est pas l’ordre en lui-même, mais bien de procéder par ordre, ce qui définit la rigueur. Or qu’il s’agisse du calcul mathématique ou de la réflexion philosophique, la rigueur impose de commencer par le commencement, puis d’avancer par déductions et enchaînements, en évitant surtout la précipitation. Partant, une liste en général n’a de valeur que si elle forme une suite. Or une suite de raisons ne vaut que si elle est ordonnée précisément à un commencement, lequel définit une « première » priorité puis d’autres en cascade, du seul fait de la déduction. Donc ce n’est pas l’effet-liste qui importe en tant que tel, mais bien son point de départ, qui pour Descartes n’est jamais un principe abstrait hétéronome mais au contraire une évidence de la pensée vécue, ce que l’on peut appeler un fondement. Tel est le cas du fameux « cogito », première de toutes les vérités du fait de son évidence indubitable, à partir de laquelle sont déduites toutes les vérités secondaires : l’existence de Dieu et du monde, la nature spirituelle de l’âme, etc. Dans son ouvrage Les principes de la philosophie, Descartes énumère justement une suite de principes mais également une liste de sciences utiles et légitimes. L’« arbre du savoir » qui en est l'illustration ne ressemble pas aux anciens systèmes, ces nomenclatures rigides colportées depuis l’antiquité, figées dans une pseudo cohérence. Les anciennes métaphysiques, pour schématiser, se contentaient de partir d’un « haut » pour aller vers un « bas », à la manière religieuse, et consistaient en une somme immuable de principes non démontrés. Ancienne définition de la hiérarchie. A l’inverses les branches de l’arbre de Descartes, non seulement tirent leur sève des racines de la métaphysique (le cogito) et de cette science-tronc qu’est selon lui la physique, mais elles sont tournées vers un but éminemment pratique : favoriser le bonheur individuel et collectif grâce aux progrès de la médecine et des sciences, ainsi que la constitution d'une morale à dimension d’homme.

Prétendre vivre (socialement, hygiéniquement, moralement, etc.) sans hiérarchiser paraît certes illusoire, aussi contre-indiqué que de vouloir apprendre – notamment – sans hiérarchiser. Apprendre à lire et à écrire, à compter ou à jouer d’un instrument, éduquer le goût, susciter la créativité, etc. : laquelle de ces activités serait possible sans hiérarchiser, c’est-à-dire, pour parler encore comme Descartes, sans procéder par ordre ? A condition encore une fois de considérer tout ordre comme une suite ordonnée devant produire des effets, et non comme une chose en soi immuable ou imposée, quelque chose à « respecter ». L’ordre n’a pas à être respecté pour lui-même, il doit être constitué et maintenu, ce qui n’est possible qu’avec un minimum (ou un maximum ?) de flexibilité. Inversement une vie totalement an-archique, sans principe et sans règle, ne pourrait être qu’une utopie, au mieux un idéal d’insouciance et de liberté jamais atteint.

3) Psychopathologie des listes

Aujourd’hui les méthodes de management et de coaching de tous poils, en application de la psychologie comportementaliste virant à l'idéologie dominante, semblent considérer que les listes en général sont une bonne manière de structurer sa vie, de garder le contrôle. Sans doute s’il s’agit de listes de priorités, mais aucun ordre ne saurait demeurer figé et immobile. La seule utilité de lister des principes et des règles de conduite, comme de noter les rendez-vous sur son agenda ou de consigner la liste des courses, c’est effectivement d’y voir clair dans les priorités. D’un strict point de vue pratique, parer au plus pressé, aller au plus urgent, définir des priorités, cela ne semble pas être un comportement absurde, bien au contraire. Une éthique responsable et réaliste devrait s’y résoudre plutôt que d’appliquer des principes pré-définis.

De là à établir des listes systématiquement, en toutes occasions, il y a une marge ! Cela peut paraître utile pour les « têtes de linotte », mais c’est surtout un bon moyen de fuir (et... de trahir en même temps) notre sentiment de culpabilité et donc d’une certaine façon notre responsabilité, lorsque justement l’on a perdu le sens des priorités, quand le devoir-faire n’apparaît plus clairement dans le tourbillon des af-faires courantes et submergeantes. Alors on se laisse étourdir par des « listes de choses à faire » par « peur » d’oublier, mais c’est surtout pour fuir le vertige et l’angoisse insupportables de cela même qui définit l’existence, à savoir une impitoyable et imprévisible succession, non pas de choses mais de choix et de projets à mettre en œuvre. D’ailleurs, le bénéfice que l’on peut tirer des listes pour lutter contre la procrastination reste très superficiel. L’accumulation des listes dispense au fond de réfléchir et de choisir en fonction des situations réelles, telles qu’elles se présentent. On ne conteste pas l’utilité de préparer sa liste de courses, pour éviter d’« oublier » les céréales au chocolat ou de perdre du temps en tournant en rond dans le magasin. Mais l’absurde consiste à s’en tenir à la liste alors que le simple fait d’arpenter le magasin en étant attentif aux rayons et pas seulement à la liste permettra d’améliorer celle-ci et de la compléter. Pour l’obsessionnel des listes, la seule consigne est d’effacer au plus vite le contenu de la liste, pour se sentir « débarrassé » et soulagé. Méthode nihiliste de purification par le vide… Ce qui tourne à l’obsession ne saurait produire du sens.

D’ailleurs les listes tirent leur effet involontairement comique et même absurde de leur côté figé et mécanique (au lieu de vivant). Une liste sans queue ni tête n’a plus aucun sens. Il y a d’ailleurs maintes manières plus ou moins poétiques (le dadaïsme et le surréalisme y ont excellé, de même que la littérature « à contraintes ») de s’amuser de l’absurdité des listes. Sans parler du casse-tête logique de « la liste de toutes les listes »… !

Répétons-le, en tant que telle, une liste n’a pas de sens. Le dictionnaire est une liste de mots qui en tant que telle (sur le simple critère alphabétique) n’a pas de sens, même si elle reste en l’occurrence fort utile. A condition toutefois qu’elle soit toujours à portée de mains. Personne ne peut apprendre par cœur un dictionnaire et encore moins en tirer des règles de vie.

samedi 20 septembre 2014

La Philosophie en Terminale I - L’organisation du travail


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Avertissement : les précisons données ci-dessous quant à l'organisation du cours de philosophie ne font que refléter la pratique personnelle d'un professeur exerçant ce métier depuis plus de vingt ans, elles ne constituent en aucun cas une "règle" générale, elles ne s'apparentent pas – faut-il le préciser ? à des "conseils" distribués aux collègues enseignants et encore moins elles ne se substituent (!) aux Recommandations émanant des Inspecteurs pédagogiques. Elles ne s'adressent qu'à nos élèves et il n'y a d'autre raison de les publier – ceci vaut pour tous les cours et documents mis en ligne sur ce blog – que de permettre aux élèves d'en disposer dans une version plus longue et en quelque sorte "standard ", afin de compléter leurs propres notes (qu'il ne s'agit absolument pas de nier dans leur singularité d'ailleurs, tant il est essentiel pour l'élève de s'approprier personnellement le cours du professeur).


1.0.0. - Le travail en classe

1.1.0. - Les leçons

1.1.1. - Fréquence : environ ⅔ du volume horaire (variable selon les séries)

1.1.2. - La leçon, définition : une leçon (de philosophie) correspond au traitement d’une question en rapport avec une ou plusieurs notions du programme (cf. infra). Le programme complet se divise en parties, et chaque partie en différents chapitres. Ce sont ces chapitres qui forment les différentes leçons. Plusieurs séquences (entre 4h et 8h) sont nécessaires pour couvrir une leçon. Dans la mesure du possible, nous faisons en sorte de traiter une partie (ou sous-partie) cohérente de la leçon lors de chaque séquence (une question par séquence). (Voir annexe infra : quelle est la particularité d’une leçon de philosophie ?)

1.1.3. - Le déroulement d’une séquence de leçon. 1) Il est possible de commencer par visionner un document (photographie, extrait de film, reportage, etc.) en guise d’approche du sujet, suivi d’une brève discussion. 2) Clarification du vocabulaire et formulation de la question : de quoi va t'on parler exactement ? quel est le problème ? 3) On envisage ensuite les théories philosophiques traitant cette question en s’appuyant sur la lecture d’un ou plusieurs textes d’auteurs (textes distribués lors de la séance précédente, donc déjà lus par les élèves, puis expliqués en classe, résumés et collés dans le cahier au fur et à mesure), 4) Rédaction d’une synthèse écrite rendant compte du traitement de la question. Puis passage à la suite de la leçon...

La Philosophie en Terminale II – Le Programme



1.0.0. - Auteurs, Notions et Problèmes

"Dans les classes terminales conduisant au baccalauréat des séries générales, le programme se compose d’une liste de notions et d’une liste d’auteurs. Les notions définissent les champs de problèmes abordés dans l’enseignement, et les auteurs fournissent les textes, en nombre limité, qui font l’objet d’une étude suivie."

1.1.0 - Liste des auteurs mis au programme

Les textes à expliquer à l'examen sont choisis parmi cet ensemble d’auteurs. Il est évidemment possible de lire en classe maints auteurs ne figurant pas dans cette liste.

1.1.1. - Antiquité et Moyen-Age - Platon ; Aristote ; Épicure ; Lucrèce ; Sénèque ; Cicéron ; Épictète ; Marc Aurèle ; Sextus Empiricus ; Plotin ; Augustin ; Averroès ; Anselme ; Thomas d’Aquin ; Guillaume d’Ockham.

1.1.2. - Epoque moderne - Machiavel ; Montaigne ; Bacon ; Hobbes ; Descartes ; Pascal ; Spinoza ; Locke ; Malebranche ; Leibniz ; Vico ; Berkeley ; Condillac ; Montesquieu ; Hume ; Rousseau ; Diderot ; Kant.

1.1.3. - Epoque contemporaine - Hegel ; Schopenhauer ; Tocqueville ; Comte ; Cournot ; Mill ; Kierkegaard ; Marx ; Nietzsche ; Freud ; Durkheim ; Husserl ; Bergson ; Alain ; Russell ; Bachelard ; Heidegger ; Wittgenstein ; Popper ; Sartre ; Arendt ; Merleau-Ponty ; Levinas ; Foucault.

La Philosophie en Terminale III - Qu’est-ce que la philosophie ?



1.0.0. - Représentations communes et anecdotes

1.1.0. -“Voir les choses avec philosophie

Ou bien : "il faut prendre les choses avec philosophie" ! Bien sûr ces expressions ne sont rien d'autre que des “lieux-communs” ou des “clichés”, guère plus subtils ou profonds que la maxime “dans la vie faut pas s’en faire”. Or cette dernière formule révèle soit un optimisme niais, soit une forme de fatalisme qui semblent tout le contraire de la philosophie ! Cela ne semble pas très sérieux, et surtout, dans ces conditions, en quoi la philosophie serait-elle une discipline enseignable ?

1.2.0. - Bonne ou mauvaise image du philosophe ?
- Diogène (à propos de) – « Ayant vu un jour une souris qui courait sans se soucier de trouver un gîte, sans crainte de l'obscurité, et sans aucun désir de tout ce qui rend la vie agréable, il la prit pour modèle et trouva le remède à son dénuement. Il fit d'abord doubler son manteau, pour sa commodité, et pour y dormir la nuit enveloppé, puis il prit une besace, pour y mettre ses vivres, et résolut de manger, dormir et parler en n'importe quel lieu. (...) Il s'étonnait de voir les grammairiens tant étudier les mœurs d'Ulysse, et négliger les leurs, de voir les musiciens si bien accorder leur lyre, et oublier d'accorder leur âme, de voir les mathématiciens étudier le soleil et la lune, et oublier ce qu'ils ont sous les pieds, de voir les orateurs pleins de zèle pour bien dire, mais jamais pressés de bien faire, de voir les avares blâmer l'argent, et pourtant l'aimer comme des fous. (...) Il affirmait opposer à la fortune son assurance, à la loi sa nature, à la douleur sa raison. Dans le Cranéion [une colline de Corinthe], à une heure où il faisait soleil, Alexandre le rencontrant lui dit : «Demande-moi ce que tu veux, tu l'auras.» Il lui répondit : «Ôte-toi de mon soleil !» (...) Il se promenait en plein jour avec une lanterne et répétait : «Je cherche un homme.»»
Le personnage du philosophe est à la fois admiré comme un sage et ridiculisé comme un "doux rêveur" , un marginal… à l’image de "Diogène-le-chien", tout à tour sublime et ridicule. Diogène est "sage" en ce sens qu’il dénonce l’hypocrisie des conventions sociales en se fondant sur la seule raison et sur la "nature". Il apparaît comme le champion de l'honnêteté, de l'authenticité et finalement de la vérité. Quoi de plus moral finalement que la conduite de Diogène, malgré ses provocations, son aspect asociable ? Il est permis de voir dans ce "courage de la vérité" la vertu cardinale du philosophe, même si, en l'occurrence, l'assimilation du "vrai" et du "naturel" reste discutable.

La Philosophie en terminale IV - Pourquoi apprendre la philosophie ? L’esprit et la finalité du programme.



1.0.0. - Une double finalité

"L’enseignement de la philosophie en classes terminales a pour objectif de favoriser l’accès de chaque élève à l’exercice réfléchi du jugement, et de lui offrir une culture philosophique initiale. Ces deux finalités sont substantiellement unies." (Référence. : Arrêté du 27 mai 2003, JO du 6 juin 2003 Cf. BO n°25 du 19 juin 2003)

1.1.0. - "L’exercice réfléchi du jugement"
 Epictète « Voici le point de départ de la philosophie : la conscience du conflit qui met aux prises les hommes entre eux, la recherche de l'origine de ce conflit, la condamnation de la simple opinion et la défiance à son égard, une sorte de critique de l'opinion pour déterminer si on a raison de la tenir, l'invention d'une norme, de même que nous avons inventé la balance pour la détermination du poids, ou le cordeau pour distinguer ce qui est droit et ce qui est tordu. » 
- Hegel « Une opinion est une représentation subjective, une idée quelconque, fantaisiste, que je conçois ainsi et qu’un autre peut concevoir autrement. Une opinion est mienne ; ce n’est pas une idée en soi générale, existant en soi et pour soi. Or la philosophie ne renferme pas d’opinions, il n’existe pas d’opinions philosophiques. »
Le premier objectif affiché contient un sous-entendu : les jugements que nous portons, nos jugements "de valeur", nos "opinions" sur les choses et les gens ne seraient pas toujours réfléchis… Or, une opinion réfléchie n’est déjà plus une simple opinion, elle devient une Idée philosophique. Pourquoi faut-il dépasser les simples opinions ? Parce qu’elles s’assimilent à des préjugés ou à des croyances et qu’elles génèrent, comme telles, de vaines disputes sans vraies solutions.

Le programme de philosophie en terminale




... faut pas s'en faire une "montagne" ! euh si...

mercredi 17 juillet 2013

Les amis sont-ils comme une second famille ? (entretien)


— Est-il légitime ou illusoire de penser que l'on peut se reconstituer une famille avec des amis ? *

Il y a bien indéniablement comme un air de famille si j’ose dire, entre ces deux ensembles, ces deux entités que sont la famille originelle et une collection d’amis. Au-delà de ce qui légitime l’appartenance familiale, de fait ou de droit (le propre de la famille c’est justement que le droit et le fait se confondent, c’est ce qui la distingue de la société civile), en quoi consiste la valeur du lien familial ? Il n’est pas si instinctif ni si affectif qu’on le prétend : je parlerais plus volontiers d’un lien de solidarité par essence. Entre membre d’une même famille, on se soutient, surtout dans l’adversité, voilà l’affaire. C’est un lien organique où le groupe (son honneur, sa cohésion, etc.) prime sur l’individu, originellement, et en même temps pragmatique, parce qu’on a toujours besoin d’une famille. De la même façon, on est censé pouvoir compter sur ses amis. Mais ce rapport d’assistance sera moins systématique, et ce n’est pas ce qui constitue l’essence du lien amical, beaucoup plus érotique en tant que tel selon moi.

De plus votre question sous-entend avec le verbe « reconstituer » que l’amitié pourrait se substituer à un lien familial rompu. Ce qui est bien le cas originellement, psychiquement, de la Chose perdue maternelle. La mère, femme mythique originelle est cette Chose perdue à jamais pour tout être humain ancré dans le langage (inter-dit de l’inceste), Tout lien amical viendrait se substituer à ça, proposant un tout autre type de contrat, mais sans se défaire complètement de ce contexte de perte originelle. Si l’amitié visait uniquement à reconstituer un lien familial rompu, elle serait nocive et vouée à l’échec.

Donc légitime, oui, au sens où ce désir peut l’être (la famille qui se veut originelle, se définit comme perdue), mais illusoire tout autant. Car l’essence de l’amitié est ailleurs.


— Le lien du sang n'est-il pas un concept (en ce qui concerne sa raison d'être) plus économique que biologique ?


Bien entendu, c’est ce que l’anthropologie notamment structurale a montré : la parenté, avec ses lois fondées de fait sur les échanges d’ordre économique, est un système social complexe qui dépasse de loin la simple filiation biologique. Cela sera encore plus vrai lorsque les données biologiques elles-mêmes ne seront plus entièrement naturelles, mais assistée et probablement modifiées médicalement et techniquement (avec toutes les questions éthiques de rigueur).


— Vous aimez bien retourner la formule de Napoléon III, la famille devenant choisie, et les amis des boulets.


L’appartenance familiale est un fait qui nous est imposé par la naissance, le fait d’être reconnu civilement et hébergé le plus souvent par le couple parental. C’est difficile de le nier. Mais cela ne veut pas dire que la reconnaissance, de la part de la famille, accompagne toujours cette situation appartenance. Bien des enfants ne sont jamais admis, reconnus, aimés, désirés, et ces derniers vivent cette exclusion (imaginaire ou réelle) sous le mode névrotique, c’est-à-dire qu’ils vont avoir tendance à idéaliser le lien d’amour (manquant). Bien souvent c’est l’amitié qui servira de relation compensatoire. On ne revient vers sa famille que bien plus tard, une fois les liens d’amitiés éprouvés, jusque dans leurs propres impasses. C’est ainsi que l’on peut dire : non pas je retrouve, mais je trouve ma famille, ce qui bien souvent ne se produira jamais. Dans ce cas je peux bien dire que je la choisis.

Je vous laisse la responsabilité du mot « boulet » ! Partant de l’hypothèse que le lien amical est beaucoup plus érotique et pulsionnel qu’on ne le dit, pour moi l’amitié relève davantage du désir (sur une base pulsionnelle non sexuelle) que de l’intérêt. Mes amis me plaisent, je ne saurais dire pourquoi. C’est le sens de la célèbre formule de Montaigne : « parce que c’était lui parce que c’était moi ». Il n’y a pas d’explication à cela. C’est en ce sens que je prétends qu’on ne choisis pas ses amis dans la mesure où un choix reste par définition volontaire et motivé. Il y a du deux, il y va de l’altérité d’une rencontre. L’amitié, du moins dans sa conception moderne depuis Montaigne n’est rien d’autre qu’une variante de l’amour, 

Donc retourner la formule consacrée, comme je le propose, n’implique nullement que les amis sont imposés (comme le sont les camarades – ceux qui partagent la même chambre étymologiquement) et qu’ils sont toujours des boulets. Cela arrive aussi, surtout lorsque le lien est unilatéral (ce qui est souvent le cas au départ s’il est vrai que l’amitié fonctionne au désir et à la séduction).


— Si l'amitié n’est pas un choix a priori, ne le devient-elle pas. On ne transforme pas toutes ses rencontres en amis (sauf sur Facebook). Pourquoi invalidez-vous ce choix ?


Vous avez raison, elle le devient, mais cette sélection inévitable (parmi les amis Facebook par exemple), comment s’opère-t-elle ? Êtes-vous consciente de ce qui vous plait, séduit chez certaines personnes – et ceci doit s’ajouter à l’intérêt par ex. intellectuel qu’on leur porte pour pouvoir parler d’amitié. 
Ai-je tort d’érotiser à ce point l’amitié ? En tout cas ce que je souhaite par-dessus tout c’est l’arracher à ses racines sociologiques fraternelles, donc familiales. Quitte à choisir sa famille, dans un second temps, grâce à ce que nous a appris l’amitié.


* Entretien avec Monique Neubourg. Une version (encore plus) abrégée de ce texte a été publiée dans le magazine Questions de femmes, en avril 2014.

Liberté d’expression, un malaise français ?

Transcription d'une interview donnée à une étudiante en journalisme enquêtant auprès de blogueurs et/ou professeurs de philosophie sur le thème de la "liberté d'expression". L'interview eut lieu (début 2014) à une période d'agitation  médiatique autour de "l'affaire Dieudonné" notamment, ou l'un de ses nombreux rebondissements.


1) Où s’arrête la liberté d’expression? Est-ce une question de morale, sociétale ou purement de législation? Comment décide-ton de ce qui peut être dit et ce qui ne peux pas être dit?

Il est évident que les dimensions morale, sociétale et juridique sont intimement liées, la première au titre de fondement semble-t-il. Cependant il s’agit avant tout d’une question d’ordre juridique. S’il s’agissait d’une pure question morale, ce ne serait pas l’« expression » sous forme de paroles ou d’écrits qui devraient être limité ou sanctionnée, mais les pensées elles-mêmes. Or la liberté de pensée, contrairement à la liberté d’expression, ne se négocie pas, elle demeure pleine et entière. Disons plutôt : « illimitée » et certes non « absolue » puisque nos pensées sont sujettes à toutes sortes de déterminismes, de phénomènes d’autocensure etc., mais aucune loi ne peut interdire de penser.  Par exemple, cela n’aurait aucun sens d’interdire à qui que ce soit d’« être » raciste, c’est-à-dire de « penser » en raciste… A la limite même on peut toujours s’en vanter en privé, tant que cela ne se traduit pas en déclaration publique. Si le Droit intervient au niveau de la liberté d’expression pour la limiter (comme elle le fait avec toute forme de liberté : la loi consiste toujours à limiter une liberté… tout en garantissant en contrepartie la part qu’elle autorise). Donc la loi ne s’intéresse pas à toute forme d’expression, seulement aux déclarations publiques, orales ou écrites, et elle ne le fait que dans la mesure où parler (ou écrire) constitue un ACTE (dire, c’est faire), car encore une fois la Justice ne se prononce que sur des actes et non sur des pensées ou des sentiments.
Où s’arrête la liberté d’expression ? Eh bien, l’étonnant, c’est qu’il n’y a pas de spécificité de cette question. Certains actes sont interdits, d’autres pas, comme en a décidé le pouvoir législatif, et c’est tout ; car il faut revenir au fait qu’une déclaration est un acte comme un autre. Il est interdit, par son comportement, par ses manigances relevant de l’escroquerie ou autre, par une violence physique, etc., de porter atteinte à l’intégrité morale ou physiques des personnes. D’une façon générale il est interdit d’empêcher un citoyen quelconque d’exercer pleinement et de faire valoir ses droits.
Prenons directement l’exemple de l’antisémitisme donc, et plus précisément celui du délit de négationnisme. On a le « droit » d’être antisémite, d’être raciste, on a le droit d’être un con, tant qu’on se cache pour le dire (dans le cercle d’un repas de famille par exemple). Mais que « fait »-on précisément lorsque l’on nie publiquement l’existence des chambres à gaz ? On commet très précisément une INJUSTICE, et pas seulement une imbécillité, un mal moral, une « méchanceté », une horreur. Ces déclarations doivent être interdites. Pourquoi ? Parce qu’elles occasionnent un tort réel, appréciable juridiquement, à tous ceux qui ont été victimes ou qui sont les descendants des victimes des camps et des chambres à gaz. L’injustice consiste très précisément dans le fait de nier que les victimes puissent se déclarer comme victimes et êtes reconnues comme telles, car – vous connaissez l’argument des négationnistes – on exige d’elles de fournir une preuve matérielle impossible à fournir, puisque par définition tous ceux qui en fait l’épreuve sont morts (crime parfait, pour les chambres à gaz au moins). Bien que ces preuves soit tangibles, en fait, mais bref. On leur dénie le droit d’être reconnues comme victimes. Injustice flagrante donc. Sanction légitime par conséquent, prononcée par la Justice à l’encontre des tenants du négationnisme.

2) La France est considérée comme le pays défenseur des droits de l’Homme et de l’esprit des Lumières. Aujourd’hui, avec l’affaire Dieudonné, ou encore Frédéric Taddéï critiqué pour les choix des invités de son émission… La France a-t-elle paradoxalement un problème avec la liberté d’expression?  Peut-on parler d’auto -censure ?

Oui il est beaucoup question, dans certains milieux, d’une supposée « pensée unique », d’une « bien-pensance » appelée aussi « pensée du système » qui reviendrait à formater les questions et les réponses, à interdire la conduite de certains débats dérangeants, etc. Bon, cet argument est connu pour être une vulgate de l’extrême droite depuis des décennies, il ne faut pas s’étonner si la plupart des « anti-systèmes » ont presque toujours à voir avec une forme d’extrémisme (qui n’est pas l’équivalent du « radicalisme », mode de pensée autrement plus intéressant) sinon d’antisémitisme.
Qu’importe, fallait-il laisser Dieudonné s’exprimer au moins dans le cadre de ses spectacles, quitte à l’attaquer uniquement sur ses déclarations publiques (fréquemment antisémites d’ailleurs). Là c’est une vraie question, celle de savoir par exemple si l’on peut rire de tout ? si l’art ou la littérature devraient être préservés, absolument, de toute sorte de censure ? Après tout Dieudonné affirme qu’il n’est ni raciste ni antisémite (en réalité aujourd’hui ce sont deux notions très différentes, mais passons), simplement qu’il fait son travail d’artiste, ou qu’il exerce sa pleine liberté de création, la liberté d’utiliser tous les ressorts du comique, fussent-ils excessifs ou de mauvais goût. Si c’était le cas, on ne pourrait que lui donner raison, car effectivement un artiste a non seulement le droit mais la possibilité réelle de « tout dire », car d’une certaine façon il est le « maître du langage » : ironie, double-sens, métaphore…. Tout ce à quoi le discours social policé et donc la Justice n’ont pas «accès »…. d’abord parce qu’ils ne le comprennent pas ! L’art et la littérature ont tous les droits (du moins cela devrait être, et c’est encore un rude combat à mener partout dans le monde), mais seulement dans le cas où ils ne visent pas à des effets sociaux immédiats, parce que dans ce cas non seulement cela cesse d’être des « arts » mais ils retomberaient sous la juridiction de la loi ordinaire. Dieudonné fait-il de l’art ? ce fut sûrement le cas à une certaine période, mais plus du tout à partir du moment où ses spectacles tournent clairement au meeting. Sans compter toutes ses déclarations hors spectacles, ses amitiés politiques douteuses, ses comportements mafieux insupportables, etc.

3) Comment expliquez vous, un tel impact médiatique en France? Pensez vous que les limites de “l’acceptable” s’opèrent en fonction de l’impact médiatique d’une affaire, de l’opinion publique ?

La France serait-elle devenue intolérante, conformiste jusqu’à l’intolérable ? Cela pose le problème lancinant du 5è pouvoir, celui des journalistes. Ceux-ci sont censés faire partie du « système », pire en être le couronnement. La bulle journalistique, très remontée contre Dieudonné, serait pour les défenseurs de ce dernier à cents lieux de ce que pense le « peuple », les « vrais gens », etc. En effet, ce seraient les rois de l’auto-censure. Je ne connais pas tellement la situation dans les autres pays à cet égard, je voyage peu ; je ne sais pas si les journalistes français ou les intellectuels « officiels » sont plus lèche-bottes que dans les autres pays. Ce que je sais c’est que cette rengaine, on la connaît bien, c’est toujours celle de l’extrémisme (surtout de droite), elle n’a pas varié. S’il y a eu instrumentation de l’affaire Dieudonné, une récupération, elle aurait été menée par qui, au bénéfice de qui ? Du gouvernement… qui cacherait ainsi les « vrais » problèmes aux français ? L’argument fait sourire tellement il est naïvement psychologiste !
Les limites de l’acceptable sont appréciables par les tribunaux, et je ne crois pas que ceux-ci soient beaucoup influencés par les journalistes, justement parce que je ne crois pas en l’existence d’un « système » supposé réunir les tenants du pouvoir judicaire, politique, journalistique, intellectuel, etc.… Le « système » est lui-même l’Illusion, c’est ce qui est à savoir.

4) J’ai lu que vous vous décriviez comme un “serial blogger” et que vous vous intéressiez aux technologies. Selon-vous, peut-on tout dire sur internet ? Twitter est-il le dernier champ d’expression libre ?

Effectivement, j’ai choisi en particulier internet (entre tous les médias disponibles), en raison de la LIBERTE de publication et d’expression qu’il octroie. Cette sphère n’est pas pour autant une zone de non-droit, comme on le sait bien. La technologie offre et décuple les POSSIBILITES d’expression, elle ne donne pas le DROIT de s’exprimer plus librement, du moins tant qu’on le fait sous son nom. Si j’ai 36 pseudonymes, certes, c’est différent. Mais quelle est la portée d’une déclaration, sur Twitter ou ailleurs sur internet, d’un parfait anonyme ? Aucune. Si l’on vise un certain droit à la reconnaissance sur internet, il faut risquer le Nom. C’est-à-dire ne pas pouvoir tout dire.