mardi 21 juin 2016

Phénoménologie et "conscience malheureuse"

1. La Phénoménologie de l’esprit dans l’œuvre de Hegel

Parue en 1807, La Phénoménologie de l’esprit constitue une sorte d’introduction au « Système de la Science », la philosophie hégélienne dans toute son amplitude, déjà conçue mais non réalisée ; elle correspond en fait à la phase de constitution du système. Puis, par rapport à l’Encyclopédie des sciences philosophiques parue une première fois en 1817, où le Système hégélien se réalise, comprenant la Science de la Logique, la Philosophie de la Nature et la Philosophie de l’Esprit, elle devient une partie de cette dernière. Rappelons le plan de cette Philosophie de l’esprit, troisième partie de l’Encyclopédie : I. L’Esprit subjectif : éléments individuels de l’Homme (A : âme ou anthropologie, B : conscience ou phénoménologie, C : esprit – Geist – ou psychologie) ; II. L’Esprit objectif : éléments qui ne se réalisent que dans la Société (droit, moralité, moralité sociale) ; III. Esprit absolu (art, religion, philosophie). Alexandre Kojève dans sa célèbre Introduction à la lecture de Hegel (1947) note que I, B correspond aux deux premiers chapitres de la Phénoménologie de 1807, et I, C au reste de cette Phénoménologie. Elle est donc inclue dans le Système mais en même temps, pour un certain nombre de commentateurs, elle a un statut particulier qui excède largement cette place, y compris le statut d’introduction générale au Système. Signalons enfin une troisième phase de manifestation du Système, avec les parutions de l’Esthétique, de la Philosophie de la Religion et des Principes de la Philosophie du Droit, enfin les fameuses Leçons sur la Philosophie de l’Histoire. 

samedi 18 juillet 2015

Le cinéma ou l’amour de la technique (et de la philosophie)

Que peut le cinéma dans un « monde d'images » ? Par là je n’entends pas spécialement un monde d’apparences ou d’ombres (comme dans la Caverne de Platon) qui éloignerait de la vraie réalité, celle des Essences idéales (toujours chez Platon) ou plus simplement celle de la nature, concrète et authentique. J’entends bien un monde réel de plus en plus fabriqué, recomposé par les images et leur circulation dans les différentes strates de l’économie, de la société, de la culture. Ces images sont conçues et fabriquées au moyen de certaines techniques, des techniques très diverses qui ont elles-mêmes beaucoup évolué avec le temps. Or le cinéma – qui a priori n’est pas en soi une technique mais plutôt un art, ou un ensemble de techniques et de technologies au service d’un art – emploie évidemment certaines de ces techniques destinées à produire des images. En quoi les techniques utilisées par le cinéma diffèrent-elles éventuellement de celles qu’utilisent les autres gros producteurs ou diffuseurs d’images comme l’affichage publicitaire, la télévision, ou les nouveaux médias numériques ? Comme les moyens techniques utilisés ne diffèrent pas fondamentalement, il faut surtout se demander quel écart spécifique, quelle liberté dans l’utilisation de ces techniques signerait le propre du discours cinématographique, qu’on le conçoive plutôt comme un art, un spectacle, un discours critique engagé, ou autre.

vendredi 17 juillet 2015

Une sale note ? relativisez !

Mais vous savez je ne crois pas qu'il y ait de "bonnes" ou de "mauvaises" copies. Moi, si je devais résumer ma vie de prof aujourd'hui avec vous, je dirais que lire des copies, c'est d'abord, euh… euh… des rencontres… Et c'est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres forgent une pensée parce que, quand on a le goût de la chose, qu'on a le goût de la belle copie, le beau discours, parfois on ne trouve pas l'interlocuteur en face. Alors ce n'est pas mon cas… euh… comme je disais là, puisque moi, au contraire, j'ai pu. Et je dis merci à la philo, je lui merci, je chante la philo, je danse la philo. Je ne suis que beau discours. Et finalement quand beaucoup de gens aujourd'hui me disent mais comment fais-tu pour avoir cette humanité, cette intelligence, et bien je leur réponds très simplement, je leur dis, c'est ce goût du beau discours. Ce goût, donc, qui m'a poussé aujourd'hui à entreprendre d'écrire un livre mais demain, qui sait, peut-être simplement à me mettre au service des élèves et à faire le don… euh… le don de …de soi.







jeudi 16 juillet 2015

Karl Popper : « L’extrémisme est fatalement irrationnel » - Explication

« L’extrémisme est fatalement irrationnel, car il est déraisonnable de supposer qu’une transformation totale de l’organisation de la société puisse conduire tout de suite à son système qui fonctionne de façon convenable. Il y a toutes les chances que, faute d’expérience, de nombreuses erreurs soient commises. Elles n’en pourront être réparées, que par une série de retouches, autrement dit par la méthode même d’inventions limitées que nous recommandons, sans quoi, il faudrait à nouveau faire table rase de la société qu’on vient de reconstruire, et on se retrouverait au point de départ. Ainsi, l’esthétisme et l’extrémisme ne peuvent conduire qu’à sacrifier la raison pour se réfugier dans l’attente désespérée de miracles politiques. Ce rêve envoûtant d’un monde merveilleux n’est qu’une vision romantique. Cherchant la cité divine tantôt dans le passé tantôt dans l’avenir, prônant le retour à la nature ou à la marche vers un monde d’amour et de beauté, faisant chaque fois appel à nos sentiments et non à notre raison, il finit toujours par faire de la terre un enfer en voulant en faire un paradis. »
Karl POPPER, La société ouverte et ses ennemis, Tome 1

mercredi 10 décembre 2014

La violence exprime-t-elle quelque chose ? (cours)

0.0.0. - Introduction : expression et violence

0.0.1. — 1è possibilite : la violence exprime quelque chose. C’est le discours le plus commun, une sorte de credo : la violence a bien “une raison”, un motif, et naturellement, on “s’exprime” par la violence... Sans doute. On tente de répondre ainsi à la question : pourquoi la violence ? Faut-il dire pour autant que la violence exprime à sa façon, laisse apparaître les motifs et les raisons qui l’ont fait naître ? De ce point de vue, la violence “exprime” au sens où elle révèle, lève le voile sur ce qui est caché, occulté (volontairement ou non) ; elle est la traduction, la trahison, ou encore le symptôme, l’indice d’une vérité oubliée ou refoulée : par exemple une injustice, un déséquilibre social, un désir inassouvi. — On peut sans doute expliquer cet enchaînement de causes psychologiques, psychanalytiques, sociologiques, politiques..., c’est-à-dire les sources de la violence. On peut aussi expliquer comment un individu ou une société se sert de cette violence, éventuellement pour s’en dégager.
0.0.2. — 2è possibilite : la violence n’exprime rien. Mais expliquer ne suffit pas ; il faut pouvoir justifier, accepter, c’est-à-dire “comprendre” la violence. De ce point de vue, aucune explication ne suffit. Notre point de vue de philosophes sera beaucoup plus éthique que scientifique : que faire face à la violence ? — Nous avions pris le parti d’assimiler la Liberté et l’Expression (cf. cours sur la Liberté), au point de faire de la “liberté d’expression” une sorte de pléonasme (exprimer c’est toujours libérer quelque chose). Comment alors prétendre que la violence, que l’on suppose être le contraire de la liberté, puisse représenter un quelconque moyen d’expression ? De ce point de vue, la violence n’exprime rien car elle est justement le refus de l’expression. Violenter ou exprimer, frapper ou parler : il faut choisir ! — Mais avant d’entrée dans cette problématique, proposons une définition de la violence qui prenne en compte toute sa dimension subjective et morale.

mardi 18 novembre 2014

Faire des listes est-il toujours raisonnable ?


1) Au commencement était une liste… 

Peut-on dire qu'une grande partie de la civilisation « occidentale » est fondée par la liste première, les 10 commandements de Moïse ? On compte plusieurs versions légèrement différentes des fameuses dix « paroles » bibliques appelées couramment « dix commandements ». Spécificité du judaïsme, ces paroles relèvent aussi d’un écrit, nommément des Ecritures. Il en va de même des listes en général : elles n’ont d’utilité que d’être écrites, notées, consignées (les premiers écrits furent probablement des listes… de marchandises) après quoi elles peuvent bien être mémorisées et récitées « par cœur » (comme le catéchisme à l’ancienne). Pourtant il y a une grande différence entre réciter et lister. Prières, paroles incantatoires, et peut-être poésies (en tant que suites de vers) se prêtent initialement à la récitation orale, tandis que des listes de choses, de tâches ou de règles réclament le concours de l’écrit. Avec les listes écrites, il s’agit précisément de pallier les insuffisances de la mémoire naturelle. Paradoxe, l’avantage mnémotechnique des listes et leur efficacité au plan oral apparaît bien comme un privilège et une conséquence de l’écrit.


samedi 20 septembre 2014

La Philosophie en Terminale I - L’organisation du travail


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Avertissement : les précisons données ci-dessous quant à l'organisation du cours de philosophie ne font que refléter la pratique personnelle d'un professeur exerçant ce métier depuis plus de vingt ans, elles ne constituent en aucun cas une "règle" générale, elles ne s'apparentent pas – faut-il le préciser ? à des "conseils" distribués aux collègues enseignants et encore moins elles ne se substituent (!) aux Recommandations émanant des Inspecteurs pédagogiques. Elles ne s'adressent qu'à nos élèves et il n'y a d'autre raison de les publier – ceci vaut pour tous les cours et documents mis en ligne sur ce blog – que de permettre aux élèves d'en disposer dans une version plus longue et en quelque sorte "standard ", afin de compléter leurs propres notes (qu'il ne s'agit absolument pas de nier dans leur singularité d'ailleurs, tant il est essentiel pour l'élève de s'approprier personnellement le cours du professeur).


1.0.0. - Le travail en classe

1.1.0. - Les leçons

1.1.1. - Fréquence : environ ⅔ du volume horaire (variable selon les séries)

1.1.2. - La leçon, définition : une leçon (de philosophie) correspond au traitement d’une question en rapport avec une ou plusieurs notions du programme (cf. infra). Le programme complet se divise en parties, et chaque partie en différents chapitres. Ce sont ces chapitres qui forment les différentes leçons. Plusieurs séquences (entre 4h et 8h) sont nécessaires pour couvrir une leçon. Dans la mesure du possible, nous faisons en sorte de traiter une partie (ou sous-partie) cohérente de la leçon lors de chaque séquence (une question par séquence). (Voir annexe infra : quelle est la particularité d’une leçon de philosophie ?)

1.1.3. - Le déroulement d’une séquence de leçon. 1) Il est possible de commencer par visionner un document (photographie, extrait de film, reportage, etc.) en guise d’approche du sujet, suivi d’une brève discussion. 2) Clarification du vocabulaire et formulation de la question : de quoi va t'on parler exactement ? quel est le problème ? 3) On envisage ensuite les théories philosophiques traitant cette question en s’appuyant sur la lecture d’un ou plusieurs textes d’auteurs (textes distribués lors de la séance précédente, donc déjà lus par les élèves, puis expliqués en classe, résumés et collés dans le cahier au fur et à mesure), 4) Rédaction d’une synthèse écrite rendant compte du traitement de la question. Puis passage à la suite de la leçon...

La Philosophie en Terminale II – Le Programme



1.0.0. - Auteurs, Notions et Problèmes

"Dans les classes terminales conduisant au baccalauréat des séries générales, le programme se compose d’une liste de notions et d’une liste d’auteurs. Les notions définissent les champs de problèmes abordés dans l’enseignement, et les auteurs fournissent les textes, en nombre limité, qui font l’objet d’une étude suivie."

1.1.0 - Liste des auteurs mis au programme

Les textes à expliquer à l'examen sont choisis parmi cet ensemble d’auteurs. Il est évidemment possible de lire en classe maints auteurs ne figurant pas dans cette liste.

1.1.1. - Antiquité et Moyen-Age - Platon ; Aristote ; Épicure ; Lucrèce ; Sénèque ; Cicéron ; Épictète ; Marc Aurèle ; Sextus Empiricus ; Plotin ; Augustin ; Averroès ; Anselme ; Thomas d’Aquin ; Guillaume d’Ockham.

1.1.2. - Epoque moderne - Machiavel ; Montaigne ; Bacon ; Hobbes ; Descartes ; Pascal ; Spinoza ; Locke ; Malebranche ; Leibniz ; Vico ; Berkeley ; Condillac ; Montesquieu ; Hume ; Rousseau ; Diderot ; Kant.

1.1.3. - Epoque contemporaine - Hegel ; Schopenhauer ; Tocqueville ; Comte ; Cournot ; Mill ; Kierkegaard ; Marx ; Nietzsche ; Freud ; Durkheim ; Husserl ; Bergson ; Alain ; Russell ; Bachelard ; Heidegger ; Wittgenstein ; Popper ; Sartre ; Arendt ; Merleau-Ponty ; Levinas ; Foucault.

La Philosophie en Terminale III - Qu’est-ce que la philosophie ?



1.0.0. - Représentations communes et anecdotes

1.1.0. -“Voir les choses avec philosophie

Ou bien : "il faut prendre les choses avec philosophie" ! Bien sûr ces expressions ne sont rien d'autre que des “lieux-communs” ou des “clichés”, guère plus subtils ou profonds que la maxime “dans la vie faut pas s’en faire”. Or cette dernière formule révèle soit un optimisme niais, soit une forme de fatalisme qui semblent tout le contraire de la philosophie ! Cela ne semble pas très sérieux, et surtout, dans ces conditions, en quoi la philosophie serait-elle une discipline enseignable ?

1.2.0. - Bonne ou mauvaise image du philosophe ?
- Diogène (à propos de) – « Ayant vu un jour une souris qui courait sans se soucier de trouver un gîte, sans crainte de l'obscurité, et sans aucun désir de tout ce qui rend la vie agréable, il la prit pour modèle et trouva le remède à son dénuement. Il fit d'abord doubler son manteau, pour sa commodité, et pour y dormir la nuit enveloppé, puis il prit une besace, pour y mettre ses vivres, et résolut de manger, dormir et parler en n'importe quel lieu. (...) Il s'étonnait de voir les grammairiens tant étudier les mœurs d'Ulysse, et négliger les leurs, de voir les musiciens si bien accorder leur lyre, et oublier d'accorder leur âme, de voir les mathématiciens étudier le soleil et la lune, et oublier ce qu'ils ont sous les pieds, de voir les orateurs pleins de zèle pour bien dire, mais jamais pressés de bien faire, de voir les avares blâmer l'argent, et pourtant l'aimer comme des fous. (...) Il affirmait opposer à la fortune son assurance, à la loi sa nature, à la douleur sa raison. Dans le Cranéion [une colline de Corinthe], à une heure où il faisait soleil, Alexandre le rencontrant lui dit : «Demande-moi ce que tu veux, tu l'auras.» Il lui répondit : «Ôte-toi de mon soleil !» (...) Il se promenait en plein jour avec une lanterne et répétait : «Je cherche un homme.»»
Le personnage du philosophe est à la fois admiré comme un sage et ridiculisé comme un "doux rêveur" , un marginal… à l’image de "Diogène-le-chien", tout à tour sublime et ridicule. Diogène est "sage" en ce sens qu’il dénonce l’hypocrisie des conventions sociales en se fondant sur la seule raison et sur la "nature". Il apparaît comme le champion de l'honnêteté, de l'authenticité et finalement de la vérité. Quoi de plus moral finalement que la conduite de Diogène, malgré ses provocations, son aspect asociable ? Il est permis de voir dans ce "courage de la vérité" la vertu cardinale du philosophe, même si, en l'occurrence, l'assimilation du "vrai" et du "naturel" reste discutable.

La Philosophie en terminale IV - Pourquoi apprendre la philosophie ? L’esprit et la finalité du programme.



1.0.0. - Une double finalité

"L’enseignement de la philosophie en classes terminales a pour objectif de favoriser l’accès de chaque élève à l’exercice réfléchi du jugement, et de lui offrir une culture philosophique initiale. Ces deux finalités sont substantiellement unies." (Référence. : Arrêté du 27 mai 2003, JO du 6 juin 2003 Cf. BO n°25 du 19 juin 2003)

1.1.0. - "L’exercice réfléchi du jugement"
 Epictète « Voici le point de départ de la philosophie : la conscience du conflit qui met aux prises les hommes entre eux, la recherche de l'origine de ce conflit, la condamnation de la simple opinion et la défiance à son égard, une sorte de critique de l'opinion pour déterminer si on a raison de la tenir, l'invention d'une norme, de même que nous avons inventé la balance pour la détermination du poids, ou le cordeau pour distinguer ce qui est droit et ce qui est tordu. » 
- Hegel « Une opinion est une représentation subjective, une idée quelconque, fantaisiste, que je conçois ainsi et qu’un autre peut concevoir autrement. Une opinion est mienne ; ce n’est pas une idée en soi générale, existant en soi et pour soi. Or la philosophie ne renferme pas d’opinions, il n’existe pas d’opinions philosophiques. »
Le premier objectif affiché contient un sous-entendu : les jugements que nous portons, nos jugements "de valeur", nos "opinions" sur les choses et les gens ne seraient pas toujours réfléchis… Or, une opinion réfléchie n’est déjà plus une simple opinion, elle devient une Idée philosophique. Pourquoi faut-il dépasser les simples opinions ? Parce qu’elles s’assimilent à des préjugés ou à des croyances et qu’elles génèrent, comme telles, de vaines disputes sans vraies solutions.